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jeudi 29 mars 2007

Illusions - Onzième partie

Nous sommes le lendemain matin. Lorsque j'ouvre les yeux, Pierre est déjà réveillé. Nous descendons. Dans la salle à manger, quelques personnes sont attablées autour d'un petit déjeuner. On nous invite à les rejoindre. On nous explique que certains se sont levés tôt, et ont déjà déjeuné, pour aller travailler, alors que d'autres vont encore profiter de leur nuit quelques heures.

Une femme nous redemande la destination que j'avais choisi la veille. Je lui répond.

« Je crois que Jacques habite dans le coin. Il n'est pas encore levé, mais ne devrai pas tarder : ce n'est pas la porte à côté, et il va vouloir arriver avant midi. Il acceptera probablement de vous emmener. »

Une petite heure plus tard, nous sommes dans le vieux break de Jacques. Serge et Claire, les hôtes du repaire, nous ont répété que nous serions les bienvenus, et Pierre et moi leur avons répété nos remerciements.

« ... et vous pensez que les repaires vont changer des choses ? est en train de demander Pierre au conducteur. Si vous vous réunissez, ce n'est pas parce que tout va bien, n'est-ce pas ? »

Pierre est assis à l'avant, et semble apprécier de pouvoir parler avec un membre du repaire en particulier.

« Je pense que les repaires ont déjà changé des choses. Après... je fais partie de ceux qui croient que nous allons avoir beaucoup d'importance dans le futur. Pour l'instant, nous regardons crever ceux qui pensent pouvoir continuer comme avant. Et après... il faudra bien qu'il y ait quelqu'un pour repartir. Ce sera pas forcément nous, mais je pense qu'il y a beaucoup de chance que ça le soit. C'est mon opinion. Il y a toujours des défaitistes, qui pensent que de toute façon, on n'est rien face au poids immense du système. Mais nous sommes le système, c'est ce que ces gens oublient. Et sans les hommes, il n'y a plus de société. Alors oui, je crois que nous tous, même ceux qui n'y croient pas, nous allons faire changer les choses. Uniquement par le fait que nous soyons là.

— Mais sans actions politiques ? Sans se présenter à des élections ? relance Pierre.

— Il y a déjà des partis politiques dont les membres sont des membres des repaires. Ces gens là sont ceux qui croient que l'on peut encore sauver le système actuel. Et il y a ceux qui pensent qu'il faut changer de système. Ceux-là vont quand même voter, certains vont à des débats, etc. Après tout, tout ce que l'on peut faire pour rendre la vie moins pire doit être fait, non ? Mais quand on sait ce qui se passe, et que l'on voit ce qui passe dans les médias, et les discours des gens qui vont être élus, on se demande vraiment dans quel monde on vit !

— Heureusement qu'il y a les repaires, alors ? continue Pierre.

— Les repaires permettent de se tenir au courant, de rencontrer des gens qui connaissaient des informations dont on n'entend pas souvent parler, tout ça... Les différents repaires communiquent par internet, on échange des informations et des idées. On a l'impression de vivre dans une société qui participe à sa propre existence. Ça fait plaisir. »

La route de campagne laisse place à une nationale. Il me semble que Jacques conduit un peu au dessus des limitations de vitesse, vu comme il ralentit au passage des radars automatiques. Nous traversons une forêt, les premières neiges de l'automne sont visibles aux pieds des arbres. Je regrette le train et sa liberté. Ont-ils aussi mis des barrages sur les routes ? Jusqu'où vont-ils aller pour traquer les aléateurs ? Pierre continue de poser des questions. Toujours cette envie de savoir et de comprendre.

« Je vais éviter l'autoroute. Je suis désolé, mais je n'ai pas le budget. »

Nous apercevons la ville en contrebas.

« Où voulez-vous que je vous laisse ? Je vais dans un patelin de l'autre côté, donc ne vous gênez pas, ça va pas me rallonger...

— En centre ville, où vous pourrez, ça ira très bien » je réponds.

Nous nous arrêtons non loin de la majestueuse église romane qui domine le vieux centre ville. Je sors mon sac du coffre, et nous remercions Jacques, qui griffonne sur un papier son adresse, son numéro de téléphone, et les coordonnées de Serge et Claire. Au cas où.

J'entraîne Pierre dans les vieilles rues pavées. Le centre ville avait été restauré à la fin du vingtième siècle, mais les rues en pavé se sont affaissées depuis, les panneaux touristiques sont couverts de graffitis, et les devantures des magasins tentent de faire bonne mine. Les décorations de Noël sont suspendues et encore allumées dans la matinée brumeuse. Certaines ampoules sont grillées, guirlande réutilisée d'année en année. Ici aussi, l'argent est parti.

« À gauche, Pierre ! Le passage. »

Nous empruntons un passage couvert qui mène dans une petite cour sur laquelle s'ouvrent des immeubles peu entretenus. Nous sommes loin du squat bien tenu de la côte d'azur. Ici, des cadavres de bicyclettes s'entassent dans un coin, certaines fenêtres sont condamnées par des planches.

« Les loyers ne sont pas cher par ici, j'explique. Il n'y a pas d'accès pour les véhicules. »

Je m'avance vers une porte métallique grisâtre. Je fouille derrière un pot de fleurs fanées, mais ne parvient pas à trouver la clef.

« On l'a changé de place l'année dernière, me lance une voix masculines derrière moi. Des voyous l'avaient trouvée. Ça doit faire longtemps que vous n'êtes pas venus. Vous venez voir qui ? »

Je me retourne. Un homme, la cinquantaine probablement, tire derrière lui deux cabas.

« Nous venons voir Stéphane Després et Aude Signant, je réponds. Sont-ils toujours là ?

— Oh oui... Vous savez, il y a du monde qui arrive, mais personne ne part : personne n'a de quoi se payer autre chose, autre part. »

Il s'approche de la façade, et récupère avec deux doigts la clef cachée entre deux briques. Il ouvre la porte, et nous invite à rentrer. Nous le remercions. Pierre m'aide à monter mon sac jusqu'au troisième étage, sous les combles, où vivent mes amis. Nous frappons.

« Attendez cinq minutes... J'arrive, répond une voix. C'est qui ? »

J'attends qu'il ouvre.

« Julian ! Ça faisait longtemps ! Content de te voir ! »

Stéphane n'a pas changé. Une barbe broussailleuse, vêtu du premier jean et du premier tee-shirt trouvé, une tête de « je viens juste de me lever ». Il nous fait entrer rapidement, et, les présentations terminées, débarrasse prestement quelques chaises du bazar qui y est entreposé.

« Alors Stéphane, comment ça va ? Toujours au chômage ?

— J'ai fait des petits boulots depuis la dernière fois qu'on s'est vu, c'était il y a combien... plus de deux ans, non ? J'ai un peu bossé, et puis ils n'ont plus eu besoin de moi. Comme partout. Ils n'ont besoin de personne, tu te demandes comment ils font ! Faut positiver, ça me fait un peu de temps pour bricoler deux trois trucs sur internet... » Il fait un signe en direction de l'ordinateur portable posé dans un coin. « ... mais en même temps, il n'y a pas beaucoup d'argent pour manger.

— Et Aude ? A-t-elle toujours son travail à la préfecture ?

— Même pas. Ils l'ont bien eu. Il lui ont proposé un choix : soit elle partait à l'autre bout de la France – à l'époque j'avais du travail, donc on ne voulait pas vraiment bouger – soit elle continuait à faire son boulot dans la boîte à qui la préfecture avait décidé de sous-traiter les tâches administratives. Elle a accepté. Elle s'est faite virer au bout de neuf mois. Pas assez compétitive. Ça veut dire qu'elle ne faisait pas assez d'heures « de volontariat », et qu'elle ne faisait pas assez de boulot dans ses heures de travail... alors que tu connais Aude : ça devait être celle qui bossait le plus de toute la boîte. C'est peut-être pour ça qu'ils l'ont virée : ils n'avaient pas envie qu'elle demande une augmentation. Depuis elle a retrouvé du travail, mais elle bosse plus qu'avant, et est moins payée qu'avant, avec du travail plus difficile qu'avant. Mais elle vous en parlera mieux que moi quand elle rentrera. Vous verrez, c'est pas triste. Et toi, Julian, ça marche toujours ? »

Je lui raconte mes déboires, les mesures contre les aléateurs, et au fil de la discussion ma rencontre avec Pierre. Il hoche la tête, peu étonné.

Ensuite, Stéphane débarrasse une petite pièce où nous posons nos affaires. Pierre et moi décidons d'aller faire un tour dans la ville. Stéphane nous informe que le repas de midi est vers treize heures trente ou quatorze heures, quand Aude rentrera.

Les rues sont calmes. Les gens commencent à rentrer chez eux pour manger. La brume ne s'est guère levée, et dessine des halos autour des réverbères et des décorations lumineuses. J'achète en passant un journal, et paye par illusion, vieille habitude. Les titres sont normaux, on annonce des morts dans les guerres à l'autre bout du monde, page six, et tous les informations sur le meurtre d'un nourrisson par sa mère, détails macabres, minutes du procès et analyses psychologiques pages deux, trois, quatre et cinq. Mis à part ça, la bourse de New York a terminé hier à la hausse, contrairement à celle de Paris, la faute au modèle français. Sans oublier que les bénéfices moyens des entreprises de plus de deux cent salariés ont augmentés de 2,6 points par rapport à l'année dernière, ce qui, grâce aux avancées de l'actionnariat salarié, devrait faire augmenter le pouvoir d'achat. Tout va bien.

J'entraîne Pierre vers le quartier où se trouvent les quelques cabarets, cinémas et bars branchés de la ville. Depuis quelques années, tout comme la ville, ils tournent au ralenti, c'est pourquoi je n'étais pas revenue ici depuis longtemps. Nous prenons des programmes, regardons les affiches. Aucun spectacle qui pourrait être réalisé par un aléateur. S'il y en avait, ils seraient mis davantage en valeur. Sur le retour vers le centre ville, nous passons à côté du syndicat d'initiative. Voyant qu'il est ouvert, j'arrête Pierre, j'entre, et je demande directement les lieux dans lesquels je pourrai assister à un spectacle d'aléateur.

L'hôtesse ne connaît pas la réponse, et consulte les prospectus autour d'elle. N'ayant pas trouvé de renseignements, elle bredouille qu'elle débute, et demande à une collègue de venir nous renseigner.

« Les spectacles d'aléateur sont interdits, messieurs-dames, nous répond celle-ci. Vous n'en trouverez ni dans notre ville, ni ailleurs. Cependant, nous pouvons vous proposer...

— Interdits ! je m'exclame. Nous sommes justement venus pour cela. J'ai lu très dernièrement que votre ville est réputée pour cela. Nous venons de faire le voyage, et vous nous dites que c'est interdit ?

— Je... je suis désolée, répond la préposée, mais j'ignore ce que vous avez pu lire. Les spectacles d'aléateurs n'ont jamais été une activité primordiale ici, contrairement à...

— Et ça, c'est peut-être moi qui l'ai écrit ! » je m'exclame en sortant de ma poche une illusion d'article de journal découpé, daté et avec la photo noir et blanc d'un cabaret de la ville où j'avais travaillé quelques années auparavant.

Elle se saisit de l'article, le parcourt rapidement, semble ne pas comprendre.

« Écoutez, nous avons eu une note interne il y a deux semaines pour nous informer que les spectacles d'aléateurs étant devenus illégaux, ceux-ci ne seraient plus présents dans la programmation culturelle de la ville. Il n'y en avait à ma connaissance qu'un ou deux, et ils ont été supprimés. Je ne peux pas vous en dire plus. Dans tous les cas, ces spectacles sont interdits. »

Je récupère brusquement mon article, et part en lançant un adieu sec, histoire de jouer jusqu'au bout mon personnage de touriste exigeante et excédée.

« L'information est donc arrivée jusqu'à ce coin perdu, je conclus. C'est vraiment désespérant.

— Tu aurais dû demander ce que le maire comptait faire pour défendre cette richesse locale » ajoute ironiquement Pierre.

© 2006, Florian Birée. Tous droits réservés.

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lundi 26 mars 2007

Illusions - Dixième partie

« Je vais vous expliquez un peu où est-ce que vous êtes tombés, commence l'homme qui s'était levé. Je me nomme Serge, et Claire et moi sommes propriétaires de cette maison. Nous organisons depuis quelques années déjà un repaire. Je suppose que vous n'avez jamais entendu parler des repaires ? »

Nous acquiesçons.

« Les repaires ont commencés à faire leur apparition il y a déjà quelques dizaines d'années. Il s'agit tout simplement de gens qui se fatiguaient de vivre dans une société où l'on passe son temps à apprendre à se méfier des autres, une société où l'on ne vit que pour soi-même, et contre les autres. Ils ont commencé à se réunir régulièrement, pour être ensemble, échanger des idées, vivre avec les autres, et diverses raisons. Ils ont nommés leurs points de rendez-vous des repaires. Ces repaires sont facile à reconnaître : ils sont signalés par une flamme, grand feu comme chez nous, lanterne devant la porte d'une maison citadine, ou une quelconque autre flamme. Petit à petit, des repaires ont éclos un peu partout. Ici, nous nous réunissons plus ou moins toutes les semaines, suivant les disponibilités de chacun.

« Nous ne sommes pas un groupe politique, même si certains ici ont à cœur de défendre leurs idées. Toutes sortes de gens viennent dans les repaires, de ceux qui essayent de vivre en dehors de notre société à ceux qui veulent juste trouver un peu de chaleur humaine, de ceux qui veulent changer le monde à ceux qui se contentent de l'actuel. Toute personne est bienvenue dans les repaires, tant qu'elle respecte le fait que le seul objectif des repaires est leur existence même. »

Son exposé fini, nous avions terminé nos assiettes. Nos voisins de tables nous passent le fromage.

« Maintenant, à moins que cela vous dérange, pourriez-vous vous présenter, et nous raconter la façon dont vous êtes arrivés dans ce repaire ? C'est une sorte de tradition de notre repaire, pour mieux connaître les nouveaux arrivant. »

Pierre repousse son assiette, m'adresse un regard rapide, et commence à nous présenter. Il leur dit que je suis une aléatrice, qu'il m'a rencontré lors d'un spectacle, et qu'en ce moment nous voyageons ensemble. Il leur raconte notre arrivée sur la côte d'azur, la résistance contre les policiers dans le squat, les raisons de notre départ précipité, et enfin notre fuite du train lors du contrôle.

Pendant ce temps, Claire aidée d'un jeune homme a commencé à servir les desserts.

« Ainsi ils se sont décidés à passer cette loi contre les aléateurs ! s'exclame une femme assise plus loin. Cela fait quelques mois qu'ils en ont le projet.

— Je n'en avais jamais entendu parler, je remarque, prenant pour la première fois de la soirée la parole.

— Ils ont tout fait pour la garder secrète. Mais j'ai des contacts à Paris. La stratégie gouvernementale semble être la suivante : après la dernière campagne électorale contre les étrangers, celle-ci vise les aléateurs. En utilisant la peur d'être manipulé, certains pensent pouvoir gagner les élections. Et cette loi permet de mettre un cadre juridique aux affaires qu'ils feront éclater dans les mois qui précéderont le scrutin.

— Mais ils vont se mettre à dos tous les aléateurs ! je m'exclame.

— C'est un risque calculé, explique un homme. Faire un programme expliquant à une majorité combien une minorité est dangereuse, et que voter pour ce programme est la meilleur façon de mettre cette minorité hors d'état de nuire semble à certains plus efficace que de tenter de faire un programme qui satisfasse tout le monde... et qui oblige l'électeur à faire un compromis avec ses opinions. Les rapports d'experts semblent indiquer qu'il est plus gagnant de mettre à dos les minorités. C'est diviser pour mieux régner.

— Ce qui est d'autant plus stupide, continua une femme assez âgée, que pour séparer les gens en deux groupes, on se base sur une caractéristique arbitraire – avant la nationalité, maintenant, le fait d'être aléateur – et on prête à ces gens des défauts – le fait d'être manipulateur, par exemple – qui n'ont pas grand rapport : il existe des aléateurs manipulateurs comme des aléateurs honnêtes, et des non-aléateurs manipulateurs. C'est la malhonnêteté qu'il faudrait combattre, pas le fait d'être aléateur ! Nous sommes tous différents, le fait d'avoir une caractéristique commune ne nous rend pas identique ! Les discours de certains de nos candidats sont des tissus de mensonges masqués derrière des argumentations fallacieuses.

— Et vous dites que les repaires ne sont pas politiques ? lança Pierre avec le sourire.

— Les paroles de chacun n'engage que lui, rappelle Serge gentiment mais fermement.

— Mais maintenant, qu'allez-vous devenir ? » me demande Claire.

Le silence se fait. Je mets du temps à répondre.

« Je ne sais vraiment pas. Je suppose que je ne peux plus travailler comme avant. Je ne pourrai probablement plus prendre le train non plus. Je devrai me méfier de tous les contrôles. Je suis une hors-la-loi, maintenant... Je pense que je vais aller retrouver des amis qui pourront m'héberger, et après... je ne sais pas trop. Quelles sont les villes les plus proches ? »

On me répond. Je réfléchis alors que les conversations reprennent. Je connais un couple d'amis dans l'une des villes citées. Je peux aller les voir. Mais ce n'est vraiment pas une ville où je peux trouver du travail en hiver... De toute façon, à quoi bon ? Je ne pourrai trouver de travail nulle part.

« Je suis désolée, mais avec tout le monde qu'il y a, il ne nous reste plus qu'une petite pièce. Nous allons y mettre des matelas, j'espère que ça vous ira, s'inquiète Claire.

— Il n'y a pas de problème, répond Pierre. Nous avons connu pire !

— Deux petits matelas, ou un grand ? ajoute Claire en sortant.

— Un seul » je réponds.

Pierre accepte en souriant.

Pierre est allongé sur le dos, et contemple le plafond. Je me glisse au chaud, sous les couvertures.

« Comment devient-on aléatrice ? me demande-t-il soudainement.

— Tu le sais bien, on ne devient pas aléatrice, on naît...

— Aléatrice de métier, artiste, précise-t-il.

— Ça n'a pas été facile... »

Comment lui raconter ça ? Je ne me suis jamais posé la question moi-même, et je vois mal quoi lui dire. Alors je décide de lui parler de ma vie : « Mes parents n'étaient pas des aléateurs. Ils n'en connaissaient pas, n'avaient probablement jamais entendu ce terme. Petite, il m'arrivait souvent de m'amuser à créer des formes, le soir, quand j'étais dans le noir, avant de m'endormir. Tu sais, pour moi ces formes ne me paraissent pas réelles. Mais il arrivait que mes parents les voient. Souvent ils avaient peur. Rapidement, je cessai instinctivement de faire des illusions en leur présence, et plus tard en la présence des autres. C'était pour moi un secret innocent : je m'amusais à créer des choses quand j'étais seule, des formes réalistes, ou fantaisistes. Devant mes parents, je m'amusais avec des jouets en plastique. Seule, je créais des illusions de ces jouets, et les animais de façon bien plus réaliste que n'importe qui peut le faire avec ses mains.

« À l'école, au début, j'évitais de faire des illusions. Puis je me suis rendu compte que tant que je m'assurais que mes créations étaient réalistes, personne ne s'en rendait compte – ce qui me confirma que j'étais différente, puisque je ne me serais jamais laissée prendre au jeu d'un autre aléateur. Quand je n'avais pas fait mes devoirs, je faisais apparaître une feuille sur laquelle étaient griffonnées des réponses lues discrètement sur mes voisins de table. Bien sûr, je me suis faite avoir, quand le prof ramassait les copies, et qu'il se rendait compte que la mienne n'était pas dans le tas – elle avait disparue. Mais au fur et à mesure, je commençais à devenir experte dans l'art de faire des illusions de détail.

« Adolescente, au collège, j'avais des copines. Je n'étais pas la plus belle, je les observais mettre en valeur leur poitrine naissante pour s'attirer les regards des garçons, je n'avais pas la réplique facile des gens qui ont de l'humour. Si j'avais des copines, c'était un peu par hasard. Et à cet âge, on redoute par dessus tout la solitude. Je voulais leur montrer moi aussi que j'étais capable de faire quelque chose. Je leur ai avoué mon secret.

« Au début, j'ai cru que ça avait marché. Elles m'invitaient, on sortait en ville, des fois le soir, je faisais des illusions pour que nous ne nous fassions pas prendre. Pendant quelques mois je crus avoir trouvé le bonheur. Elles sortaient avec des garçons. Elles allaient faire du shopping, papotaient entre elles. Je les suivais, faisais une illusion quand elles me le demandaient.

« Je me suis rendu compte qu'elles se servaient de moi, qu'elles ne m'acceptaient uniquement qu'à cause du fait que j'étais aléatrice, lorsqu'elles ont commencé à me demander d'aller en cours, et de faire des illusions d'elles-même, pendant qu'elles allaient faire autre chose. J'ai refusé. Non seulement elles n'ont plus voulu de moi, mais en plus elles ont commencé à vouloir me faire chanter. Pendant quelques jours, j'ai fait croire à mes parents que j'étais malade. Je ne voulais plus retourner au collège. L'une d'elle est même venue me voir – mes parents la remercièrent de sa solicitude – pour me rappeler que je n'avais pas le choix, que j'étais à leur merci, et que j'avais intérêt à leur obéir.

« Ça m'a vraiment forcé à réfléchir pour la première fois à ce que j'étais, et à ce que je devais faire. Leur chantage me révoltait. J'ai alors pris une décision que je tiens toujours : jamais je n'obéirai à des gens sans en avoir envie. Personne ne peut réellement me forcer à faire quoi que ce soit. Au pire, je peux toujours faire des illusions. Le lendemain, je n'étais plus malade.

« Je suis entrée dans le collège la tête haute, et quand elles se sont approchées de moi, je les ai emmurée. J'ai fait des murs autour d'elles, des murs que seules elles pouvaient voir, sentir. Et je ne les ai jamais laissé s'approcher de moi. Et je me suis vengée. Je faisais voltiger autour de leur tête des bestioles aussi horribles qu'imaginaires, elles poussaient des cris en plein cours, personne ne comprenait pourquoi. On les a vite considérées comme folles. Quand elles ont voulu me dénoncer, dire que c'était moi qui était à l'origine de ce qu'elles voyaient – et que personne d'autre ne voyait – personne ne les a cru. J'étais une fille sage, tranquille, discrète, sans histoire. Tout le monde m'ignorait.

« J'ai longtemps négocié avec mes parents pour aller dans un lycée où je ne connaissais personne, en internat. Je voulais oublier cette histoire. Je m'en veux toujours de ce que je leur ai fait, parce que je l'ai fait avec méchanceté. C'était plus que pour me protéger. C'était une vengeance. Au lycée, je fuyais la compagnie. Je ne voulais pas que quelqu'un découvre un jour ce que j'étais, et je pensais que le meilleur moyen pour que personne ne connaisse mon secret était que personne ne me connaisse. C'était stupide, mais ça a marché. Mais le lycée m'ennuyait. On apprenait plein de chose, on les oubliait aussi vite. On nous parlait d'étude, de travail. On nous expliquait les filières, l'orientation. On nous jugeait, nous évaluait. Mais j'avais l'impression de ne pas être au bon endroit. Je n'étais pas comme tout le monde, et tout ces bavardages me paraissaient faits pour les autres. J'avais le sentiment que si j'étais ici, avec les autres, c'était en attendant que je trouve ma voie. Qu'un jour, quand je serais grande, j'arrêterai de faire comme les autres.

« Tout à changé lorsque certains élèves de la classe ont parlé d'un nouveau spectacle, sensationnel, qui avait lieu dans une petite salle dans un coin mal famé de la ville. Intriguée par les description, j'y suis allée le soir même, usant de mes talents pour quitter l'internat. L'artiste attendait son public dans un costume à paillettes, faisait lui-même la caisse. La salle fut rapidement remplie. Il commença à baratiner un peu, puis plongea tout le monde dans le noir et le silence. Tout le monde, sauf moi, qui voyait ce qui se passait, mais aussi que c'était faux. Cet homme était comme moi ! Contrairement à mes spectacles, il mettait en scène des personnages, une sorte de théâtre. Avec le recul, je dirais qu'il n'était pas extrêmement doué, les voix des personnages ressemblaient toutes à la siennes, les détails n'étaient pas stables : quand il en oubliait un, il devait le recréer, et cela se voyait.

« Mais à l'époque j'étais émerveillée. Il s'est rapidement rendu compte que j'étais une aléatrice. Ça se voit tout de suite quand quelqu'un n'est pas complètement immergé dans le spectacle. Il m'a fait signe, et m'a entraînée dans les coulisses, en me demandant d'attendre la fin du spectacle. Une fois le dernier spectateur sorti, je l'ai aidé à ranger la salle pendant qu'il me demandait si je savais que j'étais une aléatrice. Je savais que j'étais comme lui, mais c'est ce soir là que j'ai appris que les aléateurs sont plus nombreux qu'il n'y paraît, et qu'ils sont recherchés pour faire des spectacles. Il m'a dit qu'il faudrait beaucoup de travail et de répétition, mais que si je voulais, je pourrais y arriver. Quand je lui ai montré que j'étais capable de refaire son spectacle avec plus de précision, de détail et de réalisme qu'il ne l'avait fait lui-même, il m'a dit qu'il fallait que je fasse carrière... mais dans une autre région.

« Je ne suis jamais retournée au lycée. C'était quelques mois avant le bac. Je suis retournée chez mes parents, pour leur annoncer que je voulais me lancer dans le métier d'aléatrice. Quand ils m'ont répondu que le lycée les avait appelé et qu'ils voulaient que j'y retourne immédiatement, je suis sortie, ait pris le train, et suis allée frapper à la porte d'un cabaret. J'ai fait une démonstration improvisée, et ait été engagée immédiatement.

« Bien sûr, les débuts ne sont pas facile : il faut se faire respecter. Mais je n'hésitais pas à me servir de mon don, et au final je n'avais pas trop d'ennuis. Faire des représentations le soir me laissait beaucoup de temps dans la journée, j'en profitais pour sortir, faire plein de choses. C'est là que je me suis fait mes premiers vrais amis : je n'ai jamais caché que j'étais aléatrice, mais j'ai toujours fait attention à ne pas me laisser manipuler.

« Et depuis, j'ai vécu ainsi. Jusqu'à que je te rencontre...

— Et tu as revu tes parents, depuis tout ce temps ? me demande Pierre.

— Une petite année après être partie, je suis repassée dans leur ville. Je suis allée à la maison. Mon père m'a ouvert. Je lui ai dit bonjour, il m'a dit : “N'entre pas ! Ta mère a eu du mal à t'oublier, c'est trop tard, maintenant.” Il a claqué la porte. Je suis repartie. »

Pierre n'ajoute rien, mais éteint la lumière.

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dimanche 25 mars 2007

Illusions - Neuvième partie

Le jour tombe. La campagne s'assombrit. Les nuages se teintent d'orange. Le train ralentit dans un crissement de freins. Nous sommes au milieu de nulle part.

« Que se passe-t-il ? demande Pierre.

— Je ne sais pas. Nous allons peut-être croiser un train ?

— Alors que nous sommes sur une voie double ? »

Dans le wagon, d'autres passagers lèvent le nez de leurs livres, revues ou ordinateurs portables. Certains se sont réveillés. Le train continue à freiner jusqu'à s'arrêter totalement. Comme lors du passage dans certains quartiers, les vitres se relèvent automatiquement. Un bruit de soufflerie se fait entendre, et une odeur particulière commence à envahir le wagon. Tous les occupants sont mal à l'aise, tout le monde se demande ce qui est en train de se passer. Enfin, une voix enregistrée nous déclare : « Votre attention s'il vous plaît : notre train est arrêté en pleine voie pour un contrôle d'identité génétique. Dans le cadre de la loi relative à la sauvegarde des libertés individuelles, des mesures de neutralisation des personnes à influence psychique négative sont en cours, notamment via la diffusion d'un gaz neutralisant respectant les normes en vigueur. Veuillez attendre l'équipe d'examen qui procédera à un prélèvement d'ADN. Notre train redémarrera une fois ce contrôle effectué. Nous vous rappelons que toute personne refusant le contrôle se voit exposé à des poursuites judiciaires. Veuillez nous excuser de ce désagrément. »

Dans le wagon, les réactions sont diverses : certains sont soulagés d'avoir une raison de ce contretemps, et d'autres s'offusquent qu'on les retarde ainsi.

« Julian ! me chuchote Pierre, affolé.

— Qu'y a-t-il ?

— Tu réalise ce qu'ils ont dit ?

— Je...

— Ils viennent de dire qu'ils ont mis en place des dispositifs pour neutraliser les personnes à influence psychique négative, notamment à l'aide d'un gaz ! Ils vont faire des prélèvements ADN... »

Je viens de comprendre ! Ils veulent m'empêcher d'utiliser mes talents d'aléatrices, pour que je ne puisse échapper au contrôle, et ensuite faire un test ADN, ce qui révélerait probablement ce que je suis.

À la tête de Pierre, je vois qu'il a compris que j'ai réalisé la menace.

« Je ne peux rien faire ! je m'exclame à voix basse. Comment ont-ils su que j'avais pris ce train ?

— Ce n'est probablement pas après toi qu'ils en ont, me répondit-il, mais plutôt après tous les aléateurs. Ils doivent savoir plus ou moins comment vous vivez, et ont dû instaurer des contrôles sur les grandes lignes de chemin de fer. Il n'empêche qu'il faut que l'on parte !

— Surtout que dehors, aucun gaz ne pourra m'empêcher de nous cacher. Il faut surtout que l'on sorte du train. »

Pierre se lève, prend mon sac, et se dirige vers une extrémité du wagon, de façon tout à fait naturelle. Je le suis, sous le regard des autres passagers, qui semblent avoir des soupçons, mais ne disent rien. Aux portes, Pierre s'arrête, et regarde par les vitres.

« De ce côté il y a une route, m'explique-t-il. »

Il appuie sur le bouton pour ouvrir la porte, qui commence à coulisser lentement. Il pose un pied sur une marche pour sortir.

« Hé ! j'entends au dehors. Vous, là-bas ! Arrêtez !

— Verrouillez les portes ! lance une autre voix. »

Pierre remonte précipitamment.

« Des flics ! On sort de l'autre côté. »

Je me précipite vers le bouton d'ouverture de l'autre porte, mais il reste bloqué. Pierre arrive, désigne le mécanisme de secours, et tire sur la poignée. La porte s'entrouvre, et en tirant dessus nous parvenons à sortir. Nous traversons rapidement la seconde voie, et dégringolons le talus pour nous retrouver dans un champs.

« Ils sont partis de ce côté ! Recherchez-les ! »

Des voix, au-dessus de nous. Pierre me désigne un buisson.

« Ce n'est pas la peine, lui dis-je. Je nous dissimule. Maintenant que nous sommes à l'extérieur, ils ne peuvent rien nous faire. »

En effet, un policier descend le talus, arrive à quelques mètres de nous, mais ne nous voit pas. Il regarde autour de lui, puis commence à essayer de remonter sur la voie. Je reprends mon sac, et nous commençons à nous éloigner de la ligne en longeant le bord du champs.

Il fait de plus en plus sombre, et de plus en plus froid. J'ai sorti de mon sac un gilet pour Pierre. Après avoir marché un certain temps le long des champs, nous sommes arrivés sur une petite route de campagne, que nous longeons. Nous n'avons encore croisé aucune voiture, ni vu aucune maison, aucune lumière. Nous ne parlons pas, mais je sais que Pierre est aussi peu enchanté que moi à l'idée de passer la nuit ici.

Au détours d'une colline, nous apercevons un feu, au loin. Nous nous arrêtons. Qu'en penser ?

« On ne fait pas habituellement de grand feu dans son jardin le soir en plein milieu de l'automne, je remarque.

— En même temps, il y a des gens qui ont allumé ce feu, observe Pierre. C'est la première trace d'activité humaine depuis que nous avons quitté le train, alors je pense que devrions aller voir... Nous n'aurons pas beaucoup d'autres occasions de rencontrer des gens ce soir dans cette campagne perdue. »

Il a évidemment raison. Nous reprenons notre marche au bord de la route, en direction de la lueur. En nous rapprochant, nous apercevons d'autres petites lumières derrière le feu : il y a bien une maison habitée là-bas.

Notre marche n'est plus la même. Avec un espoir au bout du chemin, nous sentons moins la fatigue, le froid et l'humidité. Bien sûr, rien ne nous dit que nous allons être accueillis là-bas, mais nous savons au moins vers où aller.

Nous approchons de la bâtisse. C'est un ancien corps de ferme, reconverti – semble-t-il – en résidence de campagne. Un chemin le relie à la route, et dans la cour en graviers sont garés plusieurs véhicules. Le feu brûle plus loin, dans une sorte d'âtre aménagé à l'aide de parpaings. Devant le chemin, nous hésitons.

« Allons-y » fini par trancher Pierre.

Nous entrons dans la cour, et allons frapper à la porte. Des voix se taisent. Des raclements de chaises. La porte s'ouvre sur une petite femme souriante : « Bonjour ! Entrez donc, vous allez prendre froid !

— J'espère qu'on ne vous dérange pas... commence Pierre. Nous nous étions perdus, nous avons vu...

— Vous nous raconterez ça plus tard, le coupe la dame. Entrez vite ! »

Nous franchissons le seuil, elle referme la porte derrière nous. Le couloir d'entrée est chaleureux et accueillant, et contraste joyeusement avec la nuit extérieure.

« Posez vos affaires ici ! »

Je lâche mon sac, accroche ma veste au porte-manteau désigné. Nous suivons ensuite la maîtresse de maison dans la grande salle de la bâtisse.

Là, autour d'une grande table, une vingtaine de personnes mange et parle joyeusement ; une cheminée crépite doucement ; les rideaux autour des fenêtres semblent repousser la nuit à l'extérieur des murs. À notre entrée, les conversations cessent, un homme se lève promptement : « Bienvenue dans notre humble demeure, jeunes gens ! »

Voyant que nous sommes un peu intimidés, de peur d'avoir perturbé une quelconque réunion de famille, il ajoute : « Ne vous inquiétez pas, vous ne nous dérangez pas, au contraire. Je suppose que vous êtes arrivés ici grâce au feu. Quelque part, comme nous tous. Nous allons vous faire une place, et vous offrir l'hospitalité, ce n'est pas un temps à coucher dehors. Claire ?

— Bien sûr, répond celle qui nous avait ouvert. Asseyez-vous ici, nous allons vous servir quelque chose de chaud. »

Rapidement, deux chaises sont placées côte à côte, des assiettes et couverts sortis des buffets alentours, et nous sommes servis dans les minutes qui suivent. Encouragés par nos hôtes, nous nous empressons de commencer à manger.

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samedi 24 mars 2007

Illusions - Huitième partie

Je remonte l'escalier de l'immeuble, et déboule dans l'appartement de Julie.

« Julie ! Pierre ! »

Tous deux arrivent.

« Qu'y a-t-il ! s'exclame Julie me voyant arriver. Tu es complètement affolée. Assis-toi là, je te prépare quelque chose.

— Ils ont fait passer une loi pour emprisonner les aléateurs ! Ils ont envoyés des lettres dans les cabarets. Ils veulent nous mettre en prison !

— Calme-toi ! m'implore Pierre. Ils ne vont pas t'arrêter dans les cinq minutes. Explique-nous en détail tout ce qui t'es arrivé. »

Je leur raconte mon entrevue avec le directeur, le contenu de la lettre des ministères. Je vois leurs visages changer au fur et à mesure qu'ils comprennent la gravité de ce qui arrive.

« Il faut que je parte, je conclue.

— Ce sera partout pareil, avance Pierre. S'ils ont envoyé cette lettre ici, pourquoi ne l'auraient-ils pas envoyée dans toute la France ? C'est une loi nationale, la lettre vient des ministères.

— Nous sommes dans une ville où il y a beaucoup de cabarets, et traditionnellement beaucoup de spectacles d'aléateurs. Peut-être que pour commencer ils se sont intéressés aux coins très fréquentés ? Il doit exister des salles de spectacle perdues où ils n'iront pas me chercher...

— Pour l'instant... ajoute Pierre. Même s'ils commencent par les endroits les plus fréquentés, ils finiront pas envisager la France entière. Tu n'aura fait que gagner du temps.

— C'est déjà ça... que puis-je faire d'autre ? Il faut que nous partions, immédiatement. »

Ils ne me répondent pas.

Nos bagages sont rapidement bouclées. Pierre et moi faisons rapidement nos adieux à Julie. Elle ne dit pas qu'elle s'inquiète de ce que va devenir le squat la prochaine fois que les forces de l'ordre passeront, mais je le sens dans son regard. Mais qu'y puis-je ?

Nous montons dans un train, destination le nord-est. Nous prenons place, le train démarre. Je me sens respirer à nouveau.

Pierre me regarde bizarrement. « Pourquoi as-tu si peur d'eux ? Quand une dizaine de policiers armés s'apprête à faire évacuer le squat, tu descends, te plante devant, et leur tiens tête jusqu'au bout sans même y avoir réfléchi avant. Pourquoi ne pourrais-tu pas faire de nouveau la même chose ?

— Mais... ils m'empêchent de travailler ! Ils ont détruit mon métier ! Qui voudra employer des aléateurs maintenant que c'est illégal ? Et si les policiers venaient me chercher... Ils doivent avoir des aléateurs, ou avoir trouvé un moyen quelconque. Ils n'ont pas fait cette loi sans y réfléchir. Si un patron me dénonce, qu'on m'enlève à la sortie d'un cabaret alors que je ne m'y attends pas, que pourrais-je faire ? Avant, j'étais quelqu'un de normal. Maintenant, je n'ai plus le droit de vivre ! Mais la question est plutôt : pourquoi ont-ils si peur de nous ? »

Il me regarde en souriant. Le wagon est vide. Le train avance au ralenti entre deux murs de sécurité en parpaings rehaussés de barbelés.

« Pense à tous ces gens qui aiment avoir le pouvoir de maîtriser la vie des autres, m'explique Pierre. Pense à tous ceux qui se plaisent à contrôler, à diriger les autres. Et imagine qu'on leur apprenne qu'ils peuvent être manipulés sans qu'ils s'en rendent compte. Leur première réaction est d'imaginer ce que eux feraient s'ils étaient aléateurs. Et c'est tellement peu glorieux qu'ils prennent peur. Car réfléchis un peu : nous, les non-aléateurs, pourrions être dans un monde totalement artificiel, un monde créé uniquement par les aléateurs, un monde tout à fait illusoire. La seule façon pour nous de savoir ce qui est réel et ce qui ne l'est pas est de faire confiance aux aléateurs. Or si ceux-ci nous trompent, nous ne pouvons pas leur faire confiance. Tous ceux qui ont réfléchi à la question des aléateurs sont probablement arrivés à cette conclusion. Et certains ont apparemment déduit qu'il faudrait mettre hors d'état de nuire les aléateurs.

— C'est stupide, je m'exclame. Tu m'a expliqué que ça ne fait que depuis quelques générations que les aléateurs existent. Il y a des livres, des films, plein de choses qui montrent que vous êtes dans le monde réel !

— Et si tout ça n'était qu'illusion ? rétorque Pierre. Et si les aléateurs voulaient seulement nous faire croire qu'ils n'existent que depuis peu ?

— Dans ce cas, pourquoi ne cacherions-nous pas tout simplement notre existence ? C'est un raisonnement stupide ! je m'exclame.

— C'est tout à fait plausible pour quelqu'un qui n'est pas aléateur, et plus encore pour quelqu'un qui n'a jamais vu d'aléateur. Si l'on diffuse au journal de vingt heures qu'il est envisageable que les aléateurs nous maintiennent dans un monde d'illusion, tout le monde va vouloir vous lyncher. Les gens ont peur de ce qu'ils ne peuvent pas maîtriser, encore plus pour quelque chose qui est acquis par naissance, que personne ne peut apprendre. Évidemment, personne ne leur dira que dans quelques années le taux d'aléateurs dans la population sera tel que faire une illusion ne pourra plus passer inaperçu. Personne ne leur dira que naturellement, nous serons tous aléateurs – ce qui sera alors tout à fait inutile – dans quelques générations. Mais les gens qui ont peur ne regardent pas le futur. Pour eux, seul le présent importe.

— Et toi, je demande, que pense-tu de tout ça ? Je peux te dire que nous vivons dans le même monde, et tu sais quelles sont les illusions que je fais.

— Je te crois, je te fais confiance depuis le début. Sinon, je ne serais pas avec toi. »

La campagne défile. Le monde est coupé en deux, entre ce qui est à gauche de la voie, et ce qui est à droite. Le train est régulièrement obligé de ralentir, à cause du mauvais état des voies. Le wagon s'est un peu plus rempli au fil des gares. Nous avons été contrôlé, j'ai fait de nouveau sortir des billets factices de mon sac. Combien de fois pourrai-je encore le faire ? Contrairement au sourire ironique des autres fois, Pierre s'est montré sérieux en me voyant faire. Il devait penser la même chose.

« S'ils m'arrêtent, tu n'a pas peur qu'ils s'en prennent aussi à toi ? je demande à Pierre.

— J'ai décidé de venir avec toi, je ne vais pas changer d'avis maintenant !

— Que faisais-tu avant de venir avec moi ?

— J'étais dans une salle de spectacle, perdu au milieu d'un univers illusoire, sourit-il.

— Sérieusement !

— J'étudiais l'économie à l'université...

— Toi ? je m'étonne. Ça ne te ressemble pas !

— Je ne peux pas dire que j'avais vraiment choisi... encore moins que ça me plaisait. Mais après le bac, je n'avais pas trop de choix. Les sciences n'existaient plus là-bas, la fac étant fermée pour travaux, mais n'ayant pas les crédits nécessaire, ne sera probablement pas rouverte avant quelques années. Les lettres ne mènent à rien. L'économie à vrai dire non plus, sauf si tu va dans une école aussi privée que chère. Notre université occupait la masse des bacheliers en attendant qu'ils se trouvent un boulot en intérim. Je n'ai jamais été motivé, mais mes parents voulaient tout même que je fasse quelque chose – suivre les jeunes filles en train à travers la France n'offre pas vraiment plus de perspectives de carrière. »

Il hausse les épaules.

« Justement, je reprends, tes parents, ne vont-ils pas s'inquiéter de ton départ ?

— Ça fait quelques années que je ne vis plus avec eux. Nos contacts sont... plutôt rares et épisodiques. J'ai laissé un message sur mon répondeur expliquant que je suis absent pour une durée indéterminée.

— Pourquoi cette distance ? je demande, espérant ne pas être indiscrète.

— Pour plusieurs raisons, des détails... tu comprends, mes parents ont toujours été parfaits, affectueux, m'ont toujours aidé dans la mesure de leurs moyens. Mais quand, à table, le soir, télévision passant le journal de vingt heures, ta mère remarque après un reportage sur les banlieues que de toute façon, ces étrangers, faudrait tous les virer, et que ton père renchérit en expliquant que nous, nous n'avons rien demandé, c'est difficile de rester calme. J'ai un frère, un petit frère. Inconsciemment, ils l'ont embrigadé. Il tient aussi ce genre de discours. Je n'ai jamais voulu me lancer dans de violents débats avec eux. J'ai préféré me taire et prendre mes distances. S'ils savaient que je suis aujourd'hui dans un train en compagnie d'une aléatrice, je me demande ce qu'ils penseraient. Probablement que tu m'a trompé, que je suis inconscient des risques, qu'un aléateur qui se revendique comme tel est forcément quelqu'un de peu recommandable, puisque c'est quelqu'un qui avoue tromper les autres.

« Ce sont mes parents, ma famille. Alors je ne dis rien et tente de les ignorer. Depuis quelques années je regarde ce qui se passe autour de moi. Quand je t'ai rencontrée, j'ai décidé d'arrêter de regarder, et de m'en aller. Avec toi. »

Je n'ajoute rien.

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vendredi 23 mars 2007

Illusions - Septième partie

« ...officiellement candidat. En dépit d'une sourde opposition au sein même de son parti, et d'une candidature de plus en plus probable du président sortant, il a déclaré dans une interview, diffusée sur internet par ce célèbre quotidien, qu'il considérait le fait d'être président comme “une vie de choix”. Au lendemain de... »

Pierre referme la porte de la cuisine, assourdissant le son de la radio. Il répond par un haussement d'épaule à mon sourire.

« Il est candidat... tout le monde le savait, comme si c'était un scoop !

— Cet après-midi, je vais aller voir dans les cabarets que j'avais repéré l'autre jour, j'annonce. Je commence à avoir sérieusement envie de retravailler après ces quelques jours de vacances.

— Je pourrai venir avec toi, ou tu préfères y aller seule ?

— J'irai seule. De toute façon, tu ne pourrais pas assister aux entretiens, donc autant y aller seule. Mais je ferai ajouter dans mon contrat de réserver une place chaque soir que je pourrais offrir à la personne de mon choix. Et il se peut que tu sois le bénéficiaire de ces places...

— Ce sera avec plaisir ! »

Les feuilles mortes jonchent les rues. Je marche sur ce tapis ocre, petit plaisir enfantin. Mis à part un peu de circulation, les rues sont peu animées. Une torpeur automnale s'est abattue sur la ville, si vivante l'été.

J'arrive au bord de la mer. Les palmiers plantés là font triste mine en se détachant sur le ciel gris. La bande de sable n'est occupée que par des débris de canettes, vestiges des derniers beaux jours. Je me dirige vers le premier cabaret de ma liste, l'un de ceux qui n'ont pas de spectacle d'aléateur. L'entrée du public est bien sûr fermée. Je n'ai pas pris rendez-vous – je ne prends jamais rendez-vous – mais je connais les habitudes des patrons. Je cherche une entrée du personnel, et n'en trouvant pas, je contourne le pâté de maison pour arriver par derrière. La petite porte métallique est ouverte, et je grimpe l'escalier étroit jusqu'à arriver à l'étage où doivent vraisemblablement se trouver les bureaux.

« Le bureau du patron ? » je demande à un ouvrier qui passe dans le couloir.

Il me regarda bizarrement – ne m'ayant jamais vue ici – avant de marmonner : « L'directeur ? C'est la porte grise, là-bas. »

Je remercie, et va frapper à la-dite porte. « Entrez ! »

Un homme d'âge mur, strictement vêtu, lève les yeux de documents éparpillés sur son bureau.

« Que voulez-vous ?

— Bonjour monsieur, je suis venue pour savoir si vous aviez besoin de mes services. Je suis Julian Nielson, aléatrice, et j'ai remarqué que votre établissement ne proposait pas de spectacle tel que je pourrais en faire.

— Asseyez-vous, mademoiselle. Julian Nielson, vous dites ? »

Il tapote en même temps sur son ordinateur.

« En effet, reprend-t-il, nous n'avons pas actuellement de spectacle d'aléateur, mademoiselle. Vous avez des compétences dans le domaine, dites-vous ? Puis-je savoir vos références ? »

Je cite quelques unes de mes plus prestigieuses représentations, mes capacités par rapport à d'autres aléateurs, il m'écoute sans un mot, jetant de temps en temps un coup d'œil à son ordinateur.

« Expliquez-moi clairement les raisons pour lesquelles vous voulez faire un spectacle ici, et les raisons pour lesquelles je vous laisserai faire un spectacle ici » me demande-t-il.

Qu'est-ce que c'est que cette question ?

« Les illusions des aléateurs sont en général très appréciées, je tente. Contrairement aux autres types de spectacles, nous n'utilisons pas de trucages physiques, nous suscitons nos mirages au cœur même des spectateurs. Étant une aléatrice, je cherche à exercer mon métier, étant le directeur de cet établissement, vous cherchez à attirer le public. Cela, mon spectacle peut le faire. Voulez-vous une démonstration de mes talents ? »

Il ouvre la bouche pour acquiescer, hésite, puis répond fermement : « Non. Non merci. Même si vous vous vendez très mal, mademoiselle Nielson, vous avez de très bonnes références chez des collègues. Il fut un temps où je vous aurais embauchée directement. J'ai ici – il me désigne son ordinateur – des notes qui indiquent que vos spectacles sont très recherchés, que vous avez un caractère assez instable, notamment que vous partez souvent avant la fin de votre contrat, sans prendre votre salaire – ce qui n'est pas un inconvénient. Il y est aussi inscrit une estimation moyenne du salaire que vous mériteriez. Bien sûr, d'ordinaire nous ne disons jamais cela, et prenons tous nos artistes pour de parfaits inconnus, pour pouvoir négocier des contrats plus avantageux.

— Pourquoi me dites-vous cela ?

— Parce que je n'embaucherai plus d'aléateurs. J'ai reçu cette note il y a deux semaines – je vous la lis :

“Madame, Monsieur,

“Vous dirigez un établissement susceptible d'employer des personnes à influence psychique négative (couramment nommés aléateurs). Le projet de loi relatif à la sauvegarde des libertés individuelles qui vient d'être examiné par le parlement déclare dans l'amendement numéro 193 à l'article 3 que l'exercice d'une quelconque manipulation psychique est passible de trente ans de prison ferme, et que l'employeur d'une personne ayant recours à ce genre de pratique encoure jusqu'à 300 000 € d'amende. Ce projet de loi devant être promulgué au plus tard dans un mois, nous vous recommandons de cesser tout contact avec les personnes susceptibles d'être concernées par ce projet de loi, et de les signaler aux services de police au numéro vert inscrit au bas de ce document.

“Veuillez agréer, Madame, Monsieur, l'expression de nos salutations distinguées,

“Messieurs les ministres de l'intérieur et de la culture.”

« Mes affaires sont suffisamment florissantes pour que je puisse me passer de vos services, reprit le directeur. Ce n'est pas le cas de tous mes concurrents. Je ne vous embaucherai donc pas, ni aucun autre aléateur. »

Je suis sans voix. Qu'est ce que c'est que cette histoire ?

« Mais... je commence.

— Je dois vous avouer que je ne suis pas tout à fait satisfait de cette mesure... électorale, n'en doutons pas. C'est pourquoi, ne vous ayant jamais vue et encore moins rencontrée, je ne vous dénoncerai pas. Mais la loi est inscrite au journal officiel depuis quelques jours, dans le silence le plus total des grands médias. Je vous conseillerai donc de quitter rapidement les lieux. Ce fut un plaisir. »

Il se lève et me raccompagne à la porte de son bureau.

« Vous connaissez le chemin pour sortir. »

Je ne peux marmonner la moindre salutation. Je me dirige vers la sortie d'un pas machinal. Que vais-je faire ? Où vais-je aller ?

Je suis dans la ruelle qui passe derrière les cabarets. Dans ma poche, les prospectus. Vais-je en tenter un autre ? Tout se passera comme d'habitude, je serai embauchée, je pourrai faire mon spectacle tous les soirs, et j'oublierai ce cabaret et ses menaces. Mais si lui a reçu cette lettre, les autres probablement aussi. Ceux qui n'ont pas d'aléateurs pour le moment ne vont pas prendre le risque d'en prendre un en ce moment. Ceux qui en ont un vont le garder jusqu'à la fin du contrat en espérant qu'on ne les embêtera pas avant, et éventuellement le dénoncer à la police pour éviter d'avoir une amende tout en conservant le plus longtemps possible un spectacle fructueux. Et les aléateurs vont se faire soit licencier, soit dénoncer... pour être emprisonnés. Je n'ai plus rien à faire ici. Au contraire, peut-être qu'il y a déjà des flics embusqués prêts à consigner les allées et venues des artistes des cabarets. Il faut que je m'en aille. Il faut que je rentre.

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