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mercredi 21 mars 2007

Illusions - Cinquième partie

Le train ralentit dans un sifflement strident. Cela fait déjà un moment que nous sommes entrés dans la ville. Les fenêtres sont de nouveau verrouillées, au désespoir manifeste du fumeur assit plus loin. Il n'y a plus que nous trois dans le wagon.

« Mesdames et messieurs, nous arrivons au terminus de ce train. Tous les voyageurs descendent de voiture. Veuillez ne rien oublier à vos places. Notre société et son personnel d'accompagnement vous souhaitent une agréable journée. »

L'homme se lève, et se précipite vers la sortie en titubant, à cause des mouvements du train. Les voies se dédoublent en série, nous entrons dans la gare.

Le train s'est immobilisé. Il ne fait pas très froid, mais il pleut, dehors. Le vent fait descendre la pluie sous les abris des quais. Nous entrons dans le hall.

« Il va falloir marcher, j'explique à Pierre. On peut prendre un bus, mais son trajet est tel que nous aurons presque autant à marcher qu'en partant d'ici.

— Alors autant marcher directement, je préfère éviter d'avoir à payer... »

Son sourire dissimule mal sa désapprobation de mes pratiques.

Nous passons devant un guichet. Vu qu'il n'y a personne qui attend, je m'approche et demande : « Pensez-vous qu'il va pleuvoir longtemps ?

— Il y aura des averses ou de la bruine pendant la journée, c'est les prévisions. Après... peut toujours y avoir une éclaircie, mais je ne peux pas vous dire.

— Merci bien ! »

Nous sortons sur un boulevard, et nous commençons à remonter les allées. Au bout d'un moment, Pierre me propose de porter mon sac. J'accepte.

« Tu n'as pas faim ? Nous n'avons pas déjeuné, et il est presque midi.

— Si, un peu » m'avoue-t-il avec un sourire.

Je ne lui dis pas que j'avais l'habitude de sauter des repas, préférant manger arrivée à destination que toute seule dans une pizzeria. Il aurait voulu faire de même. Et puis aujourd'hui, je ne serai pas toute seule.

Le dimanche midi, il n'y a pas grand chose d'ouvert, surtout en automne. Avec en plus la pluie fine, la ville est morte et trempée. Nous avons porté le sac chacun notre tour deux fois avant de passer devant une espèce de bar-glace-sandwicherie ouvert. Pierre l'a vu le premier.

« Cette fois, c'est moi qui t'invite. »

Je ne proteste pas.

La pièce était enfumée, le barman occupé à regarder une télé, son affaire désertée. Il devait être ouvert par erreur. Nous avons mangé rapidement, Pierre a payé sans poser de questions, et nous sommes retournés sous la pluie de la ville silencieuse.

« La petite rue sur la gauche, là. »

Nous avons quitté les boulevards depuis plusieurs minutes. Les immeubles XIXème ont laissé place aux maisons décrépies. Les trottoirs de béton sont en loque, les rues couvertes de nids de poules. Une grille épouse l'arche d'un passage, aux côtés d'une entrée de garage « interdiction de stationner ». La grille n'est jamais bien fermée, le verrou avait été arraché il y a bien longtemps, et jamais remplacé. Pour cause ! les gens vivant dans l'immeuble au fond de la cour ne sont pas les propriétaires officiels du lieu, seulement les propriétaires de fait.

La cour est fleurie, et même si l'avancement de la saison a fané une partie des jardinières, des couleurs vivent illuminent encore le macadam mouillé. Aux fenêtres, des rideaux multicolores parsèment la grise façade de touches joyeuses. La pluie n'entre pas dans cet immeuble.

Je pousse la porte en bois. Ici aussi, la serrure a été démontée. Sur les côtés sont alignés quelques paniers, et deux bicyclettes sont rangées derrière l'escalier en colimaçon.

« Nous allons au troisième. »

Je saisis mon sac, et commence à gravir le vieil escalier grinçant. Le premier palier a été décoré par une fresque enfantine. La savane s'y étend, avec girafes, éléphants, gazelles et lions tapis dans les rochers. L'Afrique. Le second palier est la résidence d'hiver de nombreuses plantes vertes, entre lesquelles se frayer un passage avec mon sac n'est pas une mince affaire. Le troisième palier, enfin contient simplement deux chevalets. Avec deux peintures, deux femmes. La porte de droite de ce palier est elle aussi peinte, dans des teins sobres. Des arabesques entourent une inscription calligraphiée : « Chez Julie ». Je frappe.

« Entrez ! C'est ouvert ! »

J'ouvre. Julie, la vingtaine, jean et tee-shirt ample, une queue de cheval de ses cheveux blonds, tourne son regard vers nous. Dès qu'elle me reconnaît, elle se précipite et saute dans mes bras.

« Julian ! Ça faisait longtemps ! Comment ça va ? Et tu m'amène du monde ? La grande solitaire est accompagnée ! Bonjour !

— Julie – Pierre... C'est un ami que j'ai rencontré il y a peu... Tu as un peu de place pour lui ?

— Trois couvertures sur le palier et c'est réglé, répond-t-elle en allant fermer la porte. Nan, j'rigole. Bien sûr que j'ai de la place, ma chambre d'ami doit pouvoir contenir deux personnes... si on la range un peu. »

Sa chambre d'ami, c'est en fait son atelier. J'avais des remords les premières fois que je venais, mais elle a tellement insisté lorsque j'ai voulu trouver un autre logement dans la ville que j'ai compris qu'elle préfère avoir quelqu'un chez elle.

Elle installe quelques chaises pliantes au tour d'une table qu'elle débarrasse du bazar initial, et nous propose du café. Avisant le chevalet et les toiles entreposées contre le mur, Pierre demande :« C'est de vous les deux tableaux sur le palier ?

— Oui, je suis peintre, et...

— C'est votre métier ?

— D'abord, tu me tutoie, ordonne Julie d'un ton faussement vexé. Ensuite, oui, c'est mon métier, il se trouve qu'il y a des gens qui trouve que mes peintures peuvent servir de décoration. Depuis environ cinq années, il y a pas mal d'étasuniens qui trouvent que ce que je fais mérite d'avoir une place entre l'écran plat de la télé et la fenêtre grillagée de leur living-room, alors oui, ça paye.

— Et si ça paye, alors pourquoi habite-tu ici ?

— Parce qu'au début ça ne payait pas. C'est une tante, qui avait bien réussi dans le milieu, qui m'a incité à commencer, et qui m'a aidé au début. Mais elle est morte d'un cancer. Ma demie-sœur a lancé des procès à répétition pour avoir la totalité de l'héritage. Je suis partie, et ai trouvé ce squat. Ils m'ont acceptée à condition que j'expose mes toiles d'abord dans le squat. Tout ceux qui descendent des autres étages passent devant. Et ceux qui sont dans les étages du dessous montent parfois. L'été, j'en mets plusieurs dehors. Maintenant, j'ai un peu plus d'argent. Mais pour rien au monde je partirais.

— Pourquoi ? demande encore Pierre, avec le sérieux d'un sociologue.

— Déjà parce que Julian ne viendrai plus me voir si je vivais dans un palace marbré de deux cent mètres carrés – j'acquiesce avec un sourire – et parce qu'ici je vis avec des gens charmants. Et ça, c'est irremplaçable. Je ne sais pas si j'aurais autant envie de peindre si j'étais au milieu d'une grande pièce vide avec une énorme baie vitrée donnant sur un jardin aux allées rectilignes. Je préfère mon atelier de dix mètres carrés avec une fenêtre qui grince au moindre coup de vent, une vue sur les chats de gouttières et les gamins qui tapent le ballon dans la cour. J'ai plus l'impression d'être dans la vie. »

Nous discutons encore pendant une partie de l'après-midi. La pluie cesse. Un moment, une femme d'origine asiatique – une voisine – vient rapporter quelque chose à Julie. Cette dernière invite la voisine à rester un peu avec nous pour discuter. Je l'avais déjà vaguement rencontrée lors de l'un de mes précédents passages, et elle aussi m'a reconnue.

« ... déjà venus jeudi dernier, explique la voisine. Depuis que les services sociaux sont venus pour la famille du quatrième, c'est la cinquième fois que les flics viennent ici.

— Pourtant le propriétaire de l'immeuble s'en fout ! rappelle Julie. Il possède l'immeuble à cause d'un héritage, un investissement d'un aïeul qui n'est plus rentable depuis la fin de la dernière crise immobilière. Personne ne veut du bâtiment. Alors qu'est-ce que ça peut bien leur faire que nous vivions ici ?

— Ça fait partie du programme de la municipalité. Ils ont été élus sur la lutte contre la racaille, et ajouter « évacuation d'un squat » à leur tableau de chasse pourrait les aider pour les prochaines élections... car ils savent qu'ils auront besoin d'aide. Et comme il y a pas mal de monde ici qui n'a pas forcément tous les papiers, tout ça, ils ont bien envie de nous virer. Même s'il y en a qui sont ici depuis plus de vingt ans. »

Elles continuent à discuter toutes les deux, mais je m'éclipse avec Pierre. Nous sortons de l'immeuble, il commence déjà à faire plus sombre.

« Où allons-nous ? me demande Pierre, alors que nous marchons vers la côte.

— Dans les quartiers branchés. J'aimerai faire un repérage des cabarets, avant de m'y rendre.

— Ça fait longtemps qu'ils ont des soucis avec la police ? questionne-t-il à brûle pourpoint.

— Je n'en sais rien... Tu sais, je ne me mêle pas des affaires des gens chez qui je dors. Ce sont leurs problèmes, leurs endroits, leurs mondes. Je n'ai pas envie de m'occuper de ce qui ne me regarde pas.

— Enfin, si jamais ils font évacuer le squat, par exemple pendant que tu n'es pas là, et qu'un jour tu arrive et qu'il y a désormais une maison de retraite, tu sera quand même un peu concernée ! insiste-t-il.

— Oui... d'ailleurs maintenant que tu en parles, c'est la première fois que j'entends ce genre de problèmes chez eux. Mais qu'y puis-je ? Ce n'est pas à moi de m'engager, d'aller voir les politiques, alors que je ne respecte même pas les lois du pays. Je ne suis ici qu'une invitée. Je vais rester un mois, et m'en aller. Ce ne sont pas mes problèmes !

— Tu es une invitée partout » me rappelle-t-il avec le sourire.

Mais il n'ajoute rien de plus. Il ne veut pas de dispute. J'allais m'énerver, mais après tout... il est là, il observe. Comme quand il venait tous les soirs, il est un spectateur. Il pose des questions, essaye de comprendre. Mais il n'a pas le droit de juger, et ne me fera pas changer de vie. Pas maintenant.

Je cesse de ruminer alors que nous arrivons au bord de mer. Le soleil est déjà sous l'horizon, la mer est noire, si ce n'est les reflets des réverbères. Les enseignes lumineuses des bars, des restaurants et des cabarets de la côte ont déjà commencé à clignoter. Je m'arrête devant les entrées, consulte les programmes, prends des prospectus. J'entoure au crayon les spectacles d'aléateurs, bien souvent dissimulés sous des noms accrocheurs « vivez les fantastiques illusions de... », « voyage dans vos rêves », et autres du même style. Pierre me regarde faire. « Il y a encore beaucoup de monde qui vient à cette époque ? demande-t-il.

— Dans les coins de riches, oui. Tous les aléateurs seront par ici dans un mois. L'hiver est dur pour les aléateurs qui n'ont pas la chance d'être excellent. Il existe des régions où il n'y a qu'une ou deux places pendant l'hiver. Les contrats sont très précaires. Si un aléateur se présente, il doit faire une démonstration. S'il est meilleur que l'actuel, il prend sa place dès le lendemain. Dans les régions plus riches, sur la côte ou à Paris, les places sont plus nombreuses, mais il n'y en a pas pour tout le monde.

— Et si tous les cabarets ont déjà des spectacles d'aléateurs, tu fais comment ?

— Je les classe dans un ordre de préférence, suivant les autres spectacles qu'ils proposent et selon qu'ils soient susceptibles d'avoir des demandes particulières ou qu'ils me laissent faire comme je l'entends. Et je vais les voir dans cet ordre, il arrive que le contrat de leur aléateur arrive à terme, ou alors je fais une démonstration, je demande une soirée pour faire mes preuves.

— Et ils licencient l'autre ?

— Ça arrive. » Je hausse les épaules.

« C'est le troisième cabaret qui ne propose aucun spectacle d'aléateur, je m'étonne. C'est rare qu'il y en ait autant ici...

— Comme ça tu n'aura pas besoin d'évincer un concurrent. »

Je ne réponds pas. Je place les programmes des cabarets sans aléateurs dans une poche différente des autres programmes. Je sais déjà par lequel je commencerai : il a l'air plus raffiné que les deux autres, moins glauque.

Il commence à être tard, nous rentrons.

© 2006, Florian Birée. Tous droits réservés.

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mardi 20 mars 2007

Illusions - Quatrième partie

Les wagons ont au moins cinquante ans, les néons cliquettent, certains sièges sont déchirés, d'autres tachés. Nous trouvons deux sièges corrects dans le sens de la marche. Je cale mon sac dans le porte-bagages au-dessus de nos têtes, et m'assoie contre la vitre. Avant que le train s'ébranle, j'ai déjà fermé les yeux.

« Hum ! »

On me secoue légèrement.

« C'est Julian qui a les billets » explique une voix au dessus de moi.

J'ouvre les yeux. Un contrôleur attend patiemment, son attirail à la main. Je vois Pierre inquiet : il est incapable de sortir tout seul des billets qui n'existent pas.

Je leur lance un regard furieux à tous les deux – ils m'ont réveillée – et les fais se pousser pour me permettre de récupérer mon sac. En même temps, je fabrique à l'intérieur deux billets dûment compostés, froissés à souhait, que j'exhibe une fois le sac descendu. Le contrôleur les poinçonne, je les fais disparaître une fois retournés dans le sac. Le contrôleur s'éloigne, mon sac reprend sa place sur le porte-bagages.

Mais le jour s'est levé, et je n'ai plus sommeil. Tant pis. N'étant toujours pas d'humeur à discuter avec Pierre, je regarde le paysage au travers de la grille de sécurité. Nous traversons des champs, mais je vois plus loin des immeubles se dessiner sur l'aube. Nous approchons d'une ville.

Les vitres se remontent toutes automatiquement, à l'exception d'une ou deux dont le mécanisme asthmatique fait quelques chaos avant d'abandonner.

« Mesdames et messieurs, notre train traverse actuellement une zone urbaine dangereuse, nous explique une voix enregistrée. Pour votre sécurité, les vitres et les portes ont été verrouillées, et l'arrêt d'urgence rendu inopérant. Veuillez nous excuser du désagrément. »

Nous entrons dans la ville. Les murs sont couverts de graffitis, et en piètre état. Mais les gens marchent dans les rues et conduisent leur voiture comme dans n'importe quel quartier. Le train passe à toute vitesse dans une gare condamnée. Ici, plus aucun train ne s'arrête.

Nous passons à côté d'un terrain vague. Quelques jeunes s'y sont installés. Quelques jets de pierre sur le train. Ils ne peuvent de toute façon pas franchir les clotures électrifiées.

« Un jour, ils lanceront des bombes » dit tristement Pierre.

Je me tourne vers lui.

« Qu'est-ce que tu raconte ?

— On les empêche de prendre le train, parce qu'on dit qu'ils sont violents. Ils sont violents parce qu'on les empêche de prendre le train. Un jour on leur interdira de sortir de leurs quartiers. Un jour ils lanceront des bombes.

— Ça ne changera rien ! je réplique.

— Fermer des gares ne changera rien non plus. »

Dans un cliquetis, les fenêtres se déverrouillent. À l'avant du wagon, un homme baisse sa vitre avec un soulagement peu discret, et allume une cigarette malgré l'interdiction.

« Tu est sûre de pouvoir retrouver du travail, là-bas ? me demande Pierre.

— Je n'ai jamais eu de soucis. Surtout que nous allons dans un coin qui embauche pas mal. Je connais une amie qui pourra nous loger, je vais prendre quelques jours de vacances, en profiter pour chercher un travail, et j'aimerai reprendre mes représentation pour le week-end prochain.

— Et tu pars toujours comme ça, à l'improviste ?

— Je connais du monde qui peut m'héberger, un peu partout. C'est ce que je regarde en premier. J'ai essayé les hôtels. Je peux me le permettre, ils n'y voient que du feu, mais... je m'ennuie pendant les journées. Je ne fais pas de répétition, d'ailleurs mes spectacles sont tous différents. Être aléatrice, ce n'est pas un talent que l'on entretient, c'est un don que l'on a. Une fois sur scène, je m'inspire de la salle, du public, de ce que je suis, pour construire mes illusions. Alors je préfère aller chez des amis, me lever tard, préparer à manger le midi, aller marcher un peu dehors, parler avec eux lors du dîner, avant d'aller travailler. Les hôtels, c'est pas pour moi. Je n'ai pas envie de passer ma vie à m'ennuyer. Ça ne sert à rien.

— C'est pour ça que tu as choisi de faire tes spectacles ? Pour ne pas s'ennuyer ?

— Je n'ai pas choisi d'être aléatrice. Je le suis, autant s'en servir.

— Tu sais ce que c'est vraiment ?

— Je m'en suis jamais véritablement inquiété. J'ai entendu des rumeurs, pas mal de choses sur la question. Mais ça ne m'a jamais intriguée plus que ça.

— Pour les non-aléateurs, les aléateurs sont des légendes, m'explique-t-il. Car si nous en croisons un dans la rue, nous ne nous en rendrons pas compte, et il n'est pas dans l'intérêt de l'aléateur de se faire remarquer. Mais les gens se méfient tout de même. La plus part ne savent pas d'où viennent les aléateurs, et toute publication, ou reportage à la télévision est strictement censuré ou retravaillé par les pouvoirs publics. Tout ce que sait la majorité des gens, c'est que les aléateurs peuvent les tromper, aussi pour eux ce sont des gens peu recommandables. C'est la peur de l'étranger, justifié par une crainte de se faire tromper... crainte peu vraisemblable, car de la même façon qu'il existe des non-aléateurs honnêtes, il existe des non-aléateurs escrocs, il doit donc probablement exister des aléateurs honnêtes.

Et sur le don à proprement parler ?

Quand je me suis renseigné sur toi après avoir assisté à quelques-unes de tes représentations, j'ai fait des recherches à propos des aléateurs, sur internet, où l'on trouve quelques études indépendantes. Ce qu'elles racontent est à prendre au conditionnel, car les preuves de certains faits sont jalousement conservées par certains états, mais ce que je vais te raconter est ce qui me semble le plus vraisemblable. L'histoire commence au Moyen-Orient, il y a de ça deux générations. Au cours de l'un des conflits du secteur, l'un des pays ayant une alliance avec certaines nations occidentales, il a accepté de tester à grande échelle le produit des recherches de ces nations.

« Il s'agit d'un virus, hautement contagieux, qui n'est en temps normal pas du tout nuisible aux êtres contaminés. Il n'y a aucun symptôme, le virus est totalement silencieux. Mais il rend réceptif certaines parties du corps humain à certaines ondes radio, permettant l'envoi de sortes d'ordres aux personnes infectées, ordres auxquelles celles-ci ne peuvent s'empêcher d'obéir. Infecter la population ennemie est un terrible avantage pour le pays qui avait accepté d'employer cette arme, même si elle ne devait être utilisé qu'en dernier recours, puisque cela violait des traités internationaux. À l'époque, la technologie n'étais pas au point, aussi les ordres étaient souvent mal interprétés, et les chercheurs abandonnèrent leurs recherches, la guerre se poursuivit conventionnellement. Mais des milliers de personnes avaient été infectées, et contaminaient leurs voisins.

« Des dispositifs, notamment de vaccination massive, avaient été mis en place pour circonscrire le virus à la zone désirée. Mais ils furent peu efficaces, notamment en raison des nombreuses mutations du virus. L'épidémie se transforma en pandémie, et fit le tour du monde en une dizaine d'année. Elle était d'autant plus terrible qu'il n'y avait aucun symptôme, que les personnes contaminaient ne mourraient pas, et pouvaient transmettre leur virus pendant toute leur vie. Les organisations mondiales eurent vent du problème, mais préféraient mettre leur argent autre part que dans un virus qui ne semblait pas dangereux.

« Mais une génération plus tard, il est apparu que certains enfants de parents contaminées naissaient avec une forme tout à fait particulière du virus. Ils étaient capable de résister aux ordres reçus, les percevant, mais ayant conscience que ce qu'ils ressentaient n'était pas la réalité, et surtout ils étaient capables d'envoyer eux-même des ordres, d'une façon bien plus précise que celle prévue à l'origine, en mêlant une transmission par des ondes et par des phéromones. Et en plus, ils continuaient à contaminer leurs voisins, mais avec la forme « normale » du virus. Bref, ils étaient des aléateurs. Les aléateurs sont loins d'être tous égaux, certains sont juste sensibles aux manipulations des autres, d'autres peuvent former, comme toi, des illusions à grande échelle.

« Certaines prévisions montrent que la population humaine entière aura les dons d'aléateur d'ici huit ou dix générations, mais que dans cinquante ans le taux d'aléateurs sera déjà tellement fort qu'il n'y aura plus d'intérêt à faire des illusions : il y aura probablement toujours quelqu'un à proximité pour s'en rendre compte.

— Ce n'est pas très joyeux, j'ajoute au bout d'un instant.

— Question de point de vue. Je suppose que ça peut donner de l'espoir à certains non-aléateurs... Une sorte d'égalité.

— La fin de la belle vie... je soupire.

— Tu as encore le temps.

— Et tu as hâte que ça arrive ? je lui demande.

— Je n'ai pas peur des aléateurs... surtout des aléatrices. »

Après un arrêt de quelques minutes dans la gare locale, le train était reparti. Nous sommes sortis de la ville. Le contrôleur est repassé, mais s'est souvenu de nous. Je ne me rappelais plus de l'emplacement exact des trous sur les billets. Une erreur à éviter.

Les champs défilent à toute vitesse, comme dans un film. Pierre commence à trouver le temps long. Il m'a demandé si je n'avais pas un livre. J'aurais bien voulu lui en créer un, mais je ne connais pas de livre par cœur. Et un livre avec seulement quelques pages ne l'occuperai pas bien longtemps.

© 2006, Florian Birée. Tous droits réservés.

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lundi 19 mars 2007

Illusions - Troisième partie

Un bus pointe au bout de la rue. Nous pressons le pas pour arriver en même temps que lui à l'arrêt. Pierre sort un portefeuille de son pantalon.

« Laisse, c'est moi qui paye » je lui dis.

Je fabrique une illusion de pièces dans ma poche, que je tends au chauffeur.

« Deux tickets, s'il vous plaît. »

Nous allons nous asseoir.

« Ce soir je pars. Sur la côte d'azur, probablement. C'est un coin où il y a souvent du boulot, même à cette époque. C'est vrai ou c'étaient des conneries, cette histoire de partir avec moi ?

— C'est vrai, me répond-t-il simplement.

— Mais t'a pas un travail, des études, un appart', je sais pas moi... quelque chose que tu laisse en partant ? À moins que ça fasse deux mois que tu prépare ton coup ?

— Je n'ai rien préparé à l'avance, je suis sûr que tu allais partir depuis trois jours. »

J'ai peine à croire qu'il puisse être aussi... libre que moi, qu'il puisse tout larguer comme ça. Il ne dit rien de plus.

« On descend ici. »

Le camping est à moins de cent mètres de l'arrêt. Bien desservi.

« Je suis chez un pote. Faut que je récupère mes affaires. Tu vas partir comme ça ? Sans rien ?

— J'ai ma carte bleue. Je laisse pas grand chose, ici, me répond-t-il. »

Nous entrons dans le camping, et nous dirigeons vers le coin « résidents permanents ». Ceux qui sont là toute l'année, au mépris des législations. Mais pour les expulser, l'état devrait leur trouver des logements. Et ça coûte trop cher. Le gérant du camping ne va pas se plaindre : ça lui fait un revenu stable à l'année.

Ici les emplacements ne sont pas des carrés d'herbe, de gravier et de boue. Il y a des haies entretenues, des restes de fleurs entre les feuilles mortes, témoins d'un jardin florissant au printemps, des mobile-homes en parfait état, de la lumière derrière les rideaux, le bruit d'une télévision. Les lampes du camping dessinent l'allée de gravier dans la nuit, nous marchons.

Je pousse le portillon blanc d'un emplacement, et va frapper à la porte de la caravane cossue posée là.

La porte s'ouvre. Yann B., 23 ans, barbe mal rasée, apparaît dans l'embrasure.

« C'est toi ! Entre.

— Yann, je te présente Pierre. Il vient avec moi. »

Ces derniers se serrent la main, alors que je me faufile vers la couchette que j'ai occupée pendant le mois. La télévision parle toute seule pendant que Yann propose un café à Pierre. Je récupère mon sac dans un placard, et commence à faire l'inventaire de mes affaires.

« Le dernier débat entre les candidats à la candidature, hier soir au Zénith de Paris, à réuni plusieurs centaines de milliers de sympathisants, récite l'appareil. De nouvelles propositions innovantes ont été citées. Les candidats des partis gouvernementaux ont dors et déjà fait savoir qu'ils jugeaient contraire au bien des citoyens toute reforme de ce type. Leur projet de rupture avec la politique actuelle prévoit au contraire une amélioration en douceur des conditions tout en favorisant la croissance et le progrès. Vous trouverez après minuit une rediffusion de... »

Je pense avoir fourré dans mon sac tous mes vêtements. J'entrouvre la porte de la salle de bain pour saisir ma trousse de toilette. Je tire mon sac jusqu'au coin salle-à-manger-salon-cuisine.

« T'a oublié une paire de chaussure – de la dernière fois, lance Yann au milieu de sa conversation avec Pierre. Derrière toi. »

Je me retourne, et fourre la paire indiquée dans mon sac.

« On y va » je lance à Pierre. Ce dernier se lève et se cogne à un placard suspendu au-dessus de sa tête. Yann pose les deux tasses de café dans le minuscule évier.

« À la prochaine ! » Je l'embrasse.

« Quand tu veux, ma porte est ouverte. » Il serre la main à Pierre.

Nous sortons.

« Il fait quoi ? me demande Pierre.

— Yann ? Il est vendeur dans un magasin d'électroménager, je réponds.

— Et il vit dans un camping ?

— Ça lui permet de profiter un peu de son salaire. D'aller au cinéma, une passion pour lui. De partir en vacance une semaine par an. »

Nous arrivons l'arrêt de bus. Encore une fois, j'arrête Pierre, et je paie en monnaie d'illusion.

Nous allons nous asseoir au fond du bus. Il est vide. Normal, nous sommes en pleine nuit, et nous allons vers le centre-ville. D'ordinaire, les lignes de nuit ne sont utilisées que par les étudiants qui rentrent chez eux après une quelconque fête. Il est déjà trop tard pour les couples revenant d'un restaurant.

« Ta monnaie... commence Pierre, à voix basse, ce n'est qu'une illusion, n'est ce pas ?

— Oui...

Tu paie toujours comme ça ? s'étonne-t-il.

— Oui.

— Et ça ne pose pas de problèmes ? L'argent fini par disparaître...

— En effet. D'un autre côté, la dernière fois que j'ai été prendre mon salaire remonte à quelques années. Je ne donne ni ne reçois d'argent.

— Et ça ne te culpabilise pas plus que ça ?

— Non » je réponds sèchement.

Le bus fonce à travers la ville déserte. Déjà la gare est en vue. C'est une bâtisse style début vingtième siècle, avec encore gravé le sigle « SNCF » sur le fronton. Nous descendons.

Le hall est éclairé, mais la gare est déserte, à part deux agents d'entretien, des noirs. Ils passent de grands balais en tourbillonnant lentement, silencieusement, consciencieusement. Nous passons à côté d'automates vendeurs de billets, dont un est défoncé, et marqué « H.S. » en noir. Pierre ralentit le pas pour s'arrêter devant eux, mais voyant que je n'en fais rien, se reprend et revient à ma hauteur. Il ne dit rien.

Je me plante devant le grand tableau lumineux. Celui-ci clignote désagréablement.

« Le 23 heures 42, ça te dit ? je demande à Pierre.

— C'est toi qui choisis.

— Il part voie 9. »

Nous empruntons des escalators à l'arrêt pour descendre dans un passage souterrain. Nous marchons sous les voies, et remontons sur le quai correspondant. Deux voyageurs sont assis sur un banc, avec des gros sacs. En s'approchant, nous remarquons qu'il s'agit de deux voyageuses. Nous nous asseyons à côté. La gare est déserte, il n'y a pas un train. Personne ne trouble le silence. Notre train arrive dans vingt minutes.

Je commence à fermer les yeux, et à tenter de m'assoupir. J'espère que Pierre va me laisser dormir quelques heures, qu'il ne va pas m'embêter avec des questions. Je me demande toujours pourquoi il a voulu me suivre. Et s'il profitait que je dorme pour me voler mon sac et mes affaires ? Quelle idée stupide ! D'abord il n'y a rien d'intéressant dans mon sac, et il le sait, il m'a vu le faire. Ensuite s'il avait voulu me voler il ne s'y serait pas pris comme ça. Et de toute façon, il n'a pas de billet, il dépend de moi au cas où il y aurait un contrôle, et vu le trajet, il y aura un contrôle.

Il est toujours assis à côté de moi, a remonté son col, ne bouge pas, et regarde la gare.

Le train arrive dans un crissement qui déchire le silence de la nuit. Une voix stupide nous annonce que le train est arrivé. Nous montons dedans, avec les deux voyageuses qui attendaient avant nous, et quelques autres personnes arrivées depuis.

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Illusions - Seconde partie

Au fond de la salle, je fais demi-tour.

Un couple, jeunes tous les deux. Ils sont venus pour se distraire. Une fille, mais pas trop entreprenante. J'ai espoir qu'ils soient encore sensibles à la simple beauté. Une jeune femme, intimidée par toutes ces créatures qui tourbillonnent autour d'elle. C'est la première fois qu'elle vient. Je vais lui envoyer un homme, qui va la réconforter, simplement. Le patron veut que les gens viennent ici pour ce moment du spectacle. Mais le patron ne voit pas ce qui se passe, il est comme tous les autres. Alors pour les spectateurs qui ne désirent que du spectacle, je ne leur donne que du spectacle.

Je revois mon jeune homme, de dos, là-bas. Et lui, que vais-je faire pour lui, ce soir ? Finalement, quelqu'un qui vient tous les soirs, c'est encore pire que tous les autres : comment faire pour que ce soit chaque fois différent ? En approchant de lui, je ralentis. Je le regarde. Je le dépasse, doucement.

Pour tous les autres clients, le personnage que je suis continue sa route. Pour lui, il s'arrête et se retourne. Il me regarde, je le regarde. Je viens vers lui. C'est moi, et en même temps ce n'est pas moi, qui l'embrasse. Et qui se relève, et reprend son chemin.

Arrivée sur le devant de la salle, au pied de la scène, je laisse mon personnage continuer sans moi. Je me hisse sur la scène, et contemple la salle. Il faut que je reprenne mes esprits, le spectacle n'est pas terminé.

Il a un sourire différent. Il sait que ce baiser n'est pas habituel, je le vois. Mais peut-il deviner que ce n'était pas qu'une illusion ? Il n'est pas un aléateur. Sinon, je le saurais déjà.

La salle s'assombrit encore, prend des tons braisés. Chaque table a une créature désignée, qui s'approche de sa cible d'un pas tranquille, drapée dans des vêtements de nuages qui flottent et glissent doucement.

Je repère la créature qui doit aller voir mon jeune homme. Il ne l'a pas encore vue. Je la change imperceptiblement. Elle est plus petite, moins parfaite. Plus plate. Plus moi. Pour voir.

Les ténèbres envahissent pour la dernière fois la salle. Chaque table devient un nid chaud et accueillant dans la nuit alentour. Les créatures se découpent dans le noir, émergent dans le champ de vision de chacun. Ils découvrent tous celui ou celle qu'ils attendaient. Je pratique imperceptiblement des ajustements de dernière minute. Je constate avec soulagement que je n'ai pas fait de trop grosses erreurs.

La fille qui va voir mon jeune homme s'approche doucement. Un peu plus timidement que les autres fois, peut-être. Il tend un bras pour l'accueillir. Il la fait asseoir sur ses genoux, doucement, lui prend la main.

Je me force à détacher mon regard pour surveiller le reste de la salle. Tout se passe normalement, beaucoup profitent de savoir que tout cela n'est qu'illusion pour ne pas ménager la sensibilités des créatures. Ils pensent que celles-ci n'en ont pas. Mais ils oublient que j'en ai, moi. Dégoûtée par un public qui n'est venu que pour ce moment – mais à quoi m'attendais-je ? – je retourne mon regard vers le jeune homme.

Celui-ci n'a guère bougé depuis tout à l'heure. La fille attend. Il regarde en direction de la scène, et se penche soudain vers elle. Il lui chuchote à l'oreille :

« Tu lui demandera si je peux partir avec elle, ce soir. »

La fille acquiesce avec un sourire, et lui recommence à contempler la scène.

J'ai arrêté de respirer. Que veut-il dire ! Qu'est ce que c'est que cette histoire ? Comment a-t-il pu deviner que j'avais décidé de partir ce soir ? Et surtout, que vais-je faire ?

N'ai-je pas rêvé ? Pourtant j'entends encore sa voix, aussi claire que s'il me l'avait chuchoté à mon oreille. Je respire et tente de reprendre mes esprits. Qu'importe ce qu'il m'a dit, il faut que le spectacle continue. Je regarde autour de moi. Tout se passe normalement, même si j'évite de trop faire attention à certaines tables. Je sais instinctivement combien de temps la scène doit encore durer. Plus très longtemps.

Il est toujours immobile. Sur ses genoux, la créature s'est accrochée à son cou, et attend. Dois-je lui répondre quelque chose ? Oui, non ? C'est la première fois que l'on fait attention à moi, que l'on me demande quelque chose, à travers mes illusions. D'habitude, les spectateurs préfèrent croire qu'il n'y a personne derrière ce qu'ils voient, que ce n'est qu'un spectacle, fabriqué à l'avance par des techniciens, qu'il n'y a personne dans la salle, seulement des machines inconscientes. Au fond d'eux ils savent que je suis là. Il y a mon nom sur l'affiche. Ils ont entendu parler des aléateurs à la télé. Mais c'est plus facile d'ignorer. Alors ils ignorent. Mais pas lui.

On approche de la fin.

Doucement, les créatures s'écartent, se relèvent, embrassent une dernière fois. Elles s'éloignent et s'évanouissent dans l'ombre. L'ambiance vire au calme, au tranquille, au doux. Les esprit se calment, les gens se préparent à revoir leurs voisins, veulent afficher un air hypocrite « il ne s'est rien passé ».

Seule la fille qui est avec lui reste. La salle s'éclaircit en bleu. Les tables voisines ne sont toujours pas visibles. La fille se lève, et lui tend la main. Il se lève aussi. Pour lui, la salle reprend progressivement ses couleurs réelles. Pour les autres aussi, mais pour eux, il est toujours assis, et non en train de marcher le long de l'allée en compagnie d'une illusion.

Ils montent sur scène. Elle s'évanouit. Il continue à avancer, hésitant, alors que le bruit de la salle commencent à s'élever. Les gens reprennent leurs esprits et leurs verres de vin.

« Viens, lui dis-je. Personne ne te voit ici. »

Il se tourne vers moi, debout dans un coin de la scène. Il me voit telle que je suis vraiment.

« Personne ne te voit. Suis-moi. »

Il fait quelques pas vers moi. Je saisis sa main, et l'entraîne vers les coulisses.

Nous marchons vite. Le personnel du cabaret déambulant dans les obscures couloirs s'écarte. Ils ne le voient pas, mais ils s'écartent. J'ouvre la porte de ma loge, et le pousse à l'intérieur. La porte refermée et la lumière allumée, je peux lâcher mes illusions. Il n'y a plus rien à dissimuler.

Je m'approche de ma veste, suspendue à un crochet, en sort un morceau de papier et un stylo. Tandis que j'écris, le papier posé sur le rebord écaillé du lavabo, je lui demande :

« Tu t'appelle comment ?

— Pierre Gribert, me répond-t-il. Et toi ?

— Julian Nielson »

Je finis mon papier, range mon stylo dans ma veste, et enfile celle-ci.

« On sort. Comme avant, personne ne te voit. »

Je rouvre la porte, éteins la lumière et le fais sortir. Je ferme la porte et y coince le papier.

« Ceci était ma dernière représentation. J. Nielson. » est écrit dessus.

Il me regarde d'un air interrogateur. Je lui explique : « Ils ne verront le papier que lorsque nous serons dehors. »

Je l'entraîne vers l'escalier. Nous sortons par « l'entrée des artistes », une petite porte grises attaquée par la rouille, qui donne dans une ruelle, derrière. Nous marchons d'un pas rapide jusqu'à que l'on ne puisse nous voir des fenêtres du cabaret. Personne n'est sorti après nous. J'arrête de dissimuler le papier et le garçon.

« Comment savais-tu que j'avais décidé de partir ce soir ? »

Je ne me sentais pas d'humeur à faire de la diplomatie ce soir. Le spectacle m'avait crevée, je songeais à prendre quelques jours de vacances.

Nous marchons vers un arrêt de bus.

« Tu ne reste jamais bien longtemps dans un même cabaret, m'explique-t-il. Ces deux dernières années, tu les a tous quitté après trois semaines de représentation. Très exactement, après trois semaines depuis ta première représentation, tu attends le samedi soir, et tu part. Ici, c'était ce soir. »

Je m'arrête, interloquée par tant d'exactitude. C'est vrai que je n'ai pas l'habitude de m'éterniser. Je ne peux pas varier mon spectacle à l'infini, et une même salle ne m'inspire jamais pendant très longtemps. C'est aussi vrai que j'attends la fin de la semaine pour partir. Mais je n'ai jamais décidé mes départs avec un calendrier, toujours selon mes envies !

Je recommence à marcher.

« Ça fait combien de temps que tu me surveille ?

— Je ne te surveille pas, proteste-t-il. Je t'ai vu pour la première fois dans ce cabaret. J'ai fait quelques recherches dans les programmes des cabarets où tu étais allée, et j'ai remarqué ça, c'est tout. »

© 2006, Florian Birée. Tous droits réservés.

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dimanche 18 mars 2007

Illusions - Première partie

Voici la première partie d'une nouvelle sur laquelle je travaille depuis septembre 2006. Elle est a peu près terminée, aussi j'ai décidé de la publier en feuilleton - à un rythme indéterminé et probablement aléatoire - sur ce blog. Comme les autres, elle sera disponible sous licence Creative Commons, mais pour l'instant je me réserve tous les droits, avant d'en publier une version un peu plus finale. Je n'en dis pas plus, et vous laisse juger le texte.

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