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lundi 26 mars 2007

Illusions - Dixième partie

« Je vais vous expliquez un peu où est-ce que vous êtes tombés, commence l'homme qui s'était levé. Je me nomme Serge, et Claire et moi sommes propriétaires de cette maison. Nous organisons depuis quelques années déjà un repaire. Je suppose que vous n'avez jamais entendu parler des repaires ? »

Nous acquiesçons.

« Les repaires ont commencés à faire leur apparition il y a déjà quelques dizaines d'années. Il s'agit tout simplement de gens qui se fatiguaient de vivre dans une société où l'on passe son temps à apprendre à se méfier des autres, une société où l'on ne vit que pour soi-même, et contre les autres. Ils ont commencé à se réunir régulièrement, pour être ensemble, échanger des idées, vivre avec les autres, et diverses raisons. Ils ont nommés leurs points de rendez-vous des repaires. Ces repaires sont facile à reconnaître : ils sont signalés par une flamme, grand feu comme chez nous, lanterne devant la porte d'une maison citadine, ou une quelconque autre flamme. Petit à petit, des repaires ont éclos un peu partout. Ici, nous nous réunissons plus ou moins toutes les semaines, suivant les disponibilités de chacun.

« Nous ne sommes pas un groupe politique, même si certains ici ont à cœur de défendre leurs idées. Toutes sortes de gens viennent dans les repaires, de ceux qui essayent de vivre en dehors de notre société à ceux qui veulent juste trouver un peu de chaleur humaine, de ceux qui veulent changer le monde à ceux qui se contentent de l'actuel. Toute personne est bienvenue dans les repaires, tant qu'elle respecte le fait que le seul objectif des repaires est leur existence même. »

Son exposé fini, nous avions terminé nos assiettes. Nos voisins de tables nous passent le fromage.

« Maintenant, à moins que cela vous dérange, pourriez-vous vous présenter, et nous raconter la façon dont vous êtes arrivés dans ce repaire ? C'est une sorte de tradition de notre repaire, pour mieux connaître les nouveaux arrivant. »

Pierre repousse son assiette, m'adresse un regard rapide, et commence à nous présenter. Il leur dit que je suis une aléatrice, qu'il m'a rencontré lors d'un spectacle, et qu'en ce moment nous voyageons ensemble. Il leur raconte notre arrivée sur la côte d'azur, la résistance contre les policiers dans le squat, les raisons de notre départ précipité, et enfin notre fuite du train lors du contrôle.

Pendant ce temps, Claire aidée d'un jeune homme a commencé à servir les desserts.

« Ainsi ils se sont décidés à passer cette loi contre les aléateurs ! s'exclame une femme assise plus loin. Cela fait quelques mois qu'ils en ont le projet.

— Je n'en avais jamais entendu parler, je remarque, prenant pour la première fois de la soirée la parole.

— Ils ont tout fait pour la garder secrète. Mais j'ai des contacts à Paris. La stratégie gouvernementale semble être la suivante : après la dernière campagne électorale contre les étrangers, celle-ci vise les aléateurs. En utilisant la peur d'être manipulé, certains pensent pouvoir gagner les élections. Et cette loi permet de mettre un cadre juridique aux affaires qu'ils feront éclater dans les mois qui précéderont le scrutin.

— Mais ils vont se mettre à dos tous les aléateurs ! je m'exclame.

— C'est un risque calculé, explique un homme. Faire un programme expliquant à une majorité combien une minorité est dangereuse, et que voter pour ce programme est la meilleur façon de mettre cette minorité hors d'état de nuire semble à certains plus efficace que de tenter de faire un programme qui satisfasse tout le monde... et qui oblige l'électeur à faire un compromis avec ses opinions. Les rapports d'experts semblent indiquer qu'il est plus gagnant de mettre à dos les minorités. C'est diviser pour mieux régner.

— Ce qui est d'autant plus stupide, continua une femme assez âgée, que pour séparer les gens en deux groupes, on se base sur une caractéristique arbitraire – avant la nationalité, maintenant, le fait d'être aléateur – et on prête à ces gens des défauts – le fait d'être manipulateur, par exemple – qui n'ont pas grand rapport : il existe des aléateurs manipulateurs comme des aléateurs honnêtes, et des non-aléateurs manipulateurs. C'est la malhonnêteté qu'il faudrait combattre, pas le fait d'être aléateur ! Nous sommes tous différents, le fait d'avoir une caractéristique commune ne nous rend pas identique ! Les discours de certains de nos candidats sont des tissus de mensonges masqués derrière des argumentations fallacieuses.

— Et vous dites que les repaires ne sont pas politiques ? lança Pierre avec le sourire.

— Les paroles de chacun n'engage que lui, rappelle Serge gentiment mais fermement.

— Mais maintenant, qu'allez-vous devenir ? » me demande Claire.

Le silence se fait. Je mets du temps à répondre.

« Je ne sais vraiment pas. Je suppose que je ne peux plus travailler comme avant. Je ne pourrai probablement plus prendre le train non plus. Je devrai me méfier de tous les contrôles. Je suis une hors-la-loi, maintenant... Je pense que je vais aller retrouver des amis qui pourront m'héberger, et après... je ne sais pas trop. Quelles sont les villes les plus proches ? »

On me répond. Je réfléchis alors que les conversations reprennent. Je connais un couple d'amis dans l'une des villes citées. Je peux aller les voir. Mais ce n'est vraiment pas une ville où je peux trouver du travail en hiver... De toute façon, à quoi bon ? Je ne pourrai trouver de travail nulle part.

« Je suis désolée, mais avec tout le monde qu'il y a, il ne nous reste plus qu'une petite pièce. Nous allons y mettre des matelas, j'espère que ça vous ira, s'inquiète Claire.

— Il n'y a pas de problème, répond Pierre. Nous avons connu pire !

— Deux petits matelas, ou un grand ? ajoute Claire en sortant.

— Un seul » je réponds.

Pierre accepte en souriant.

Pierre est allongé sur le dos, et contemple le plafond. Je me glisse au chaud, sous les couvertures.

« Comment devient-on aléatrice ? me demande-t-il soudainement.

— Tu le sais bien, on ne devient pas aléatrice, on naît...

— Aléatrice de métier, artiste, précise-t-il.

— Ça n'a pas été facile... »

Comment lui raconter ça ? Je ne me suis jamais posé la question moi-même, et je vois mal quoi lui dire. Alors je décide de lui parler de ma vie : « Mes parents n'étaient pas des aléateurs. Ils n'en connaissaient pas, n'avaient probablement jamais entendu ce terme. Petite, il m'arrivait souvent de m'amuser à créer des formes, le soir, quand j'étais dans le noir, avant de m'endormir. Tu sais, pour moi ces formes ne me paraissent pas réelles. Mais il arrivait que mes parents les voient. Souvent ils avaient peur. Rapidement, je cessai instinctivement de faire des illusions en leur présence, et plus tard en la présence des autres. C'était pour moi un secret innocent : je m'amusais à créer des choses quand j'étais seule, des formes réalistes, ou fantaisistes. Devant mes parents, je m'amusais avec des jouets en plastique. Seule, je créais des illusions de ces jouets, et les animais de façon bien plus réaliste que n'importe qui peut le faire avec ses mains.

« À l'école, au début, j'évitais de faire des illusions. Puis je me suis rendu compte que tant que je m'assurais que mes créations étaient réalistes, personne ne s'en rendait compte – ce qui me confirma que j'étais différente, puisque je ne me serais jamais laissée prendre au jeu d'un autre aléateur. Quand je n'avais pas fait mes devoirs, je faisais apparaître une feuille sur laquelle étaient griffonnées des réponses lues discrètement sur mes voisins de table. Bien sûr, je me suis faite avoir, quand le prof ramassait les copies, et qu'il se rendait compte que la mienne n'était pas dans le tas – elle avait disparue. Mais au fur et à mesure, je commençais à devenir experte dans l'art de faire des illusions de détail.

« Adolescente, au collège, j'avais des copines. Je n'étais pas la plus belle, je les observais mettre en valeur leur poitrine naissante pour s'attirer les regards des garçons, je n'avais pas la réplique facile des gens qui ont de l'humour. Si j'avais des copines, c'était un peu par hasard. Et à cet âge, on redoute par dessus tout la solitude. Je voulais leur montrer moi aussi que j'étais capable de faire quelque chose. Je leur ai avoué mon secret.

« Au début, j'ai cru que ça avait marché. Elles m'invitaient, on sortait en ville, des fois le soir, je faisais des illusions pour que nous ne nous fassions pas prendre. Pendant quelques mois je crus avoir trouvé le bonheur. Elles sortaient avec des garçons. Elles allaient faire du shopping, papotaient entre elles. Je les suivais, faisais une illusion quand elles me le demandaient.

« Je me suis rendu compte qu'elles se servaient de moi, qu'elles ne m'acceptaient uniquement qu'à cause du fait que j'étais aléatrice, lorsqu'elles ont commencé à me demander d'aller en cours, et de faire des illusions d'elles-même, pendant qu'elles allaient faire autre chose. J'ai refusé. Non seulement elles n'ont plus voulu de moi, mais en plus elles ont commencé à vouloir me faire chanter. Pendant quelques jours, j'ai fait croire à mes parents que j'étais malade. Je ne voulais plus retourner au collège. L'une d'elle est même venue me voir – mes parents la remercièrent de sa solicitude – pour me rappeler que je n'avais pas le choix, que j'étais à leur merci, et que j'avais intérêt à leur obéir.

« Ça m'a vraiment forcé à réfléchir pour la première fois à ce que j'étais, et à ce que je devais faire. Leur chantage me révoltait. J'ai alors pris une décision que je tiens toujours : jamais je n'obéirai à des gens sans en avoir envie. Personne ne peut réellement me forcer à faire quoi que ce soit. Au pire, je peux toujours faire des illusions. Le lendemain, je n'étais plus malade.

« Je suis entrée dans le collège la tête haute, et quand elles se sont approchées de moi, je les ai emmurée. J'ai fait des murs autour d'elles, des murs que seules elles pouvaient voir, sentir. Et je ne les ai jamais laissé s'approcher de moi. Et je me suis vengée. Je faisais voltiger autour de leur tête des bestioles aussi horribles qu'imaginaires, elles poussaient des cris en plein cours, personne ne comprenait pourquoi. On les a vite considérées comme folles. Quand elles ont voulu me dénoncer, dire que c'était moi qui était à l'origine de ce qu'elles voyaient – et que personne d'autre ne voyait – personne ne les a cru. J'étais une fille sage, tranquille, discrète, sans histoire. Tout le monde m'ignorait.

« J'ai longtemps négocié avec mes parents pour aller dans un lycée où je ne connaissais personne, en internat. Je voulais oublier cette histoire. Je m'en veux toujours de ce que je leur ai fait, parce que je l'ai fait avec méchanceté. C'était plus que pour me protéger. C'était une vengeance. Au lycée, je fuyais la compagnie. Je ne voulais pas que quelqu'un découvre un jour ce que j'étais, et je pensais que le meilleur moyen pour que personne ne connaisse mon secret était que personne ne me connaisse. C'était stupide, mais ça a marché. Mais le lycée m'ennuyait. On apprenait plein de chose, on les oubliait aussi vite. On nous parlait d'étude, de travail. On nous expliquait les filières, l'orientation. On nous jugeait, nous évaluait. Mais j'avais l'impression de ne pas être au bon endroit. Je n'étais pas comme tout le monde, et tout ces bavardages me paraissaient faits pour les autres. J'avais le sentiment que si j'étais ici, avec les autres, c'était en attendant que je trouve ma voie. Qu'un jour, quand je serais grande, j'arrêterai de faire comme les autres.

« Tout à changé lorsque certains élèves de la classe ont parlé d'un nouveau spectacle, sensationnel, qui avait lieu dans une petite salle dans un coin mal famé de la ville. Intriguée par les description, j'y suis allée le soir même, usant de mes talents pour quitter l'internat. L'artiste attendait son public dans un costume à paillettes, faisait lui-même la caisse. La salle fut rapidement remplie. Il commença à baratiner un peu, puis plongea tout le monde dans le noir et le silence. Tout le monde, sauf moi, qui voyait ce qui se passait, mais aussi que c'était faux. Cet homme était comme moi ! Contrairement à mes spectacles, il mettait en scène des personnages, une sorte de théâtre. Avec le recul, je dirais qu'il n'était pas extrêmement doué, les voix des personnages ressemblaient toutes à la siennes, les détails n'étaient pas stables : quand il en oubliait un, il devait le recréer, et cela se voyait.

« Mais à l'époque j'étais émerveillée. Il s'est rapidement rendu compte que j'étais une aléatrice. Ça se voit tout de suite quand quelqu'un n'est pas complètement immergé dans le spectacle. Il m'a fait signe, et m'a entraînée dans les coulisses, en me demandant d'attendre la fin du spectacle. Une fois le dernier spectateur sorti, je l'ai aidé à ranger la salle pendant qu'il me demandait si je savais que j'étais une aléatrice. Je savais que j'étais comme lui, mais c'est ce soir là que j'ai appris que les aléateurs sont plus nombreux qu'il n'y paraît, et qu'ils sont recherchés pour faire des spectacles. Il m'a dit qu'il faudrait beaucoup de travail et de répétition, mais que si je voulais, je pourrais y arriver. Quand je lui ai montré que j'étais capable de refaire son spectacle avec plus de précision, de détail et de réalisme qu'il ne l'avait fait lui-même, il m'a dit qu'il fallait que je fasse carrière... mais dans une autre région.

« Je ne suis jamais retournée au lycée. C'était quelques mois avant le bac. Je suis retournée chez mes parents, pour leur annoncer que je voulais me lancer dans le métier d'aléatrice. Quand ils m'ont répondu que le lycée les avait appelé et qu'ils voulaient que j'y retourne immédiatement, je suis sortie, ait pris le train, et suis allée frapper à la porte d'un cabaret. J'ai fait une démonstration improvisée, et ait été engagée immédiatement.

« Bien sûr, les débuts ne sont pas facile : il faut se faire respecter. Mais je n'hésitais pas à me servir de mon don, et au final je n'avais pas trop d'ennuis. Faire des représentations le soir me laissait beaucoup de temps dans la journée, j'en profitais pour sortir, faire plein de choses. C'est là que je me suis fait mes premiers vrais amis : je n'ai jamais caché que j'étais aléatrice, mais j'ai toujours fait attention à ne pas me laisser manipuler.

« Et depuis, j'ai vécu ainsi. Jusqu'à que je te rencontre...

— Et tu as revu tes parents, depuis tout ce temps ? me demande Pierre.

— Une petite année après être partie, je suis repassée dans leur ville. Je suis allée à la maison. Mon père m'a ouvert. Je lui ai dit bonjour, il m'a dit : “N'entre pas ! Ta mère a eu du mal à t'oublier, c'est trop tard, maintenant.” Il a claqué la porte. Je suis repartie. »

Pierre n'ajoute rien, mais éteint la lumière.

© 2006, Florian Birée. Tous droits réservés.

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dimanche 25 mars 2007

Illusions - Neuvième partie

Le jour tombe. La campagne s'assombrit. Les nuages se teintent d'orange. Le train ralentit dans un crissement de freins. Nous sommes au milieu de nulle part.

« Que se passe-t-il ? demande Pierre.

— Je ne sais pas. Nous allons peut-être croiser un train ?

— Alors que nous sommes sur une voie double ? »

Dans le wagon, d'autres passagers lèvent le nez de leurs livres, revues ou ordinateurs portables. Certains se sont réveillés. Le train continue à freiner jusqu'à s'arrêter totalement. Comme lors du passage dans certains quartiers, les vitres se relèvent automatiquement. Un bruit de soufflerie se fait entendre, et une odeur particulière commence à envahir le wagon. Tous les occupants sont mal à l'aise, tout le monde se demande ce qui est en train de se passer. Enfin, une voix enregistrée nous déclare : « Votre attention s'il vous plaît : notre train est arrêté en pleine voie pour un contrôle d'identité génétique. Dans le cadre de la loi relative à la sauvegarde des libertés individuelles, des mesures de neutralisation des personnes à influence psychique négative sont en cours, notamment via la diffusion d'un gaz neutralisant respectant les normes en vigueur. Veuillez attendre l'équipe d'examen qui procédera à un prélèvement d'ADN. Notre train redémarrera une fois ce contrôle effectué. Nous vous rappelons que toute personne refusant le contrôle se voit exposé à des poursuites judiciaires. Veuillez nous excuser de ce désagrément. »

Dans le wagon, les réactions sont diverses : certains sont soulagés d'avoir une raison de ce contretemps, et d'autres s'offusquent qu'on les retarde ainsi.

« Julian ! me chuchote Pierre, affolé.

— Qu'y a-t-il ?

— Tu réalise ce qu'ils ont dit ?

— Je...

— Ils viennent de dire qu'ils ont mis en place des dispositifs pour neutraliser les personnes à influence psychique négative, notamment à l'aide d'un gaz ! Ils vont faire des prélèvements ADN... »

Je viens de comprendre ! Ils veulent m'empêcher d'utiliser mes talents d'aléatrices, pour que je ne puisse échapper au contrôle, et ensuite faire un test ADN, ce qui révélerait probablement ce que je suis.

À la tête de Pierre, je vois qu'il a compris que j'ai réalisé la menace.

« Je ne peux rien faire ! je m'exclame à voix basse. Comment ont-ils su que j'avais pris ce train ?

— Ce n'est probablement pas après toi qu'ils en ont, me répondit-il, mais plutôt après tous les aléateurs. Ils doivent savoir plus ou moins comment vous vivez, et ont dû instaurer des contrôles sur les grandes lignes de chemin de fer. Il n'empêche qu'il faut que l'on parte !

— Surtout que dehors, aucun gaz ne pourra m'empêcher de nous cacher. Il faut surtout que l'on sorte du train. »

Pierre se lève, prend mon sac, et se dirige vers une extrémité du wagon, de façon tout à fait naturelle. Je le suis, sous le regard des autres passagers, qui semblent avoir des soupçons, mais ne disent rien. Aux portes, Pierre s'arrête, et regarde par les vitres.

« De ce côté il y a une route, m'explique-t-il. »

Il appuie sur le bouton pour ouvrir la porte, qui commence à coulisser lentement. Il pose un pied sur une marche pour sortir.

« Hé ! j'entends au dehors. Vous, là-bas ! Arrêtez !

— Verrouillez les portes ! lance une autre voix. »

Pierre remonte précipitamment.

« Des flics ! On sort de l'autre côté. »

Je me précipite vers le bouton d'ouverture de l'autre porte, mais il reste bloqué. Pierre arrive, désigne le mécanisme de secours, et tire sur la poignée. La porte s'entrouvre, et en tirant dessus nous parvenons à sortir. Nous traversons rapidement la seconde voie, et dégringolons le talus pour nous retrouver dans un champs.

« Ils sont partis de ce côté ! Recherchez-les ! »

Des voix, au-dessus de nous. Pierre me désigne un buisson.

« Ce n'est pas la peine, lui dis-je. Je nous dissimule. Maintenant que nous sommes à l'extérieur, ils ne peuvent rien nous faire. »

En effet, un policier descend le talus, arrive à quelques mètres de nous, mais ne nous voit pas. Il regarde autour de lui, puis commence à essayer de remonter sur la voie. Je reprends mon sac, et nous commençons à nous éloigner de la ligne en longeant le bord du champs.

Il fait de plus en plus sombre, et de plus en plus froid. J'ai sorti de mon sac un gilet pour Pierre. Après avoir marché un certain temps le long des champs, nous sommes arrivés sur une petite route de campagne, que nous longeons. Nous n'avons encore croisé aucune voiture, ni vu aucune maison, aucune lumière. Nous ne parlons pas, mais je sais que Pierre est aussi peu enchanté que moi à l'idée de passer la nuit ici.

Au détours d'une colline, nous apercevons un feu, au loin. Nous nous arrêtons. Qu'en penser ?

« On ne fait pas habituellement de grand feu dans son jardin le soir en plein milieu de l'automne, je remarque.

— En même temps, il y a des gens qui ont allumé ce feu, observe Pierre. C'est la première trace d'activité humaine depuis que nous avons quitté le train, alors je pense que devrions aller voir... Nous n'aurons pas beaucoup d'autres occasions de rencontrer des gens ce soir dans cette campagne perdue. »

Il a évidemment raison. Nous reprenons notre marche au bord de la route, en direction de la lueur. En nous rapprochant, nous apercevons d'autres petites lumières derrière le feu : il y a bien une maison habitée là-bas.

Notre marche n'est plus la même. Avec un espoir au bout du chemin, nous sentons moins la fatigue, le froid et l'humidité. Bien sûr, rien ne nous dit que nous allons être accueillis là-bas, mais nous savons au moins vers où aller.

Nous approchons de la bâtisse. C'est un ancien corps de ferme, reconverti – semble-t-il – en résidence de campagne. Un chemin le relie à la route, et dans la cour en graviers sont garés plusieurs véhicules. Le feu brûle plus loin, dans une sorte d'âtre aménagé à l'aide de parpaings. Devant le chemin, nous hésitons.

« Allons-y » fini par trancher Pierre.

Nous entrons dans la cour, et allons frapper à la porte. Des voix se taisent. Des raclements de chaises. La porte s'ouvre sur une petite femme souriante : « Bonjour ! Entrez donc, vous allez prendre froid !

— J'espère qu'on ne vous dérange pas... commence Pierre. Nous nous étions perdus, nous avons vu...

— Vous nous raconterez ça plus tard, le coupe la dame. Entrez vite ! »

Nous franchissons le seuil, elle referme la porte derrière nous. Le couloir d'entrée est chaleureux et accueillant, et contraste joyeusement avec la nuit extérieure.

« Posez vos affaires ici ! »

Je lâche mon sac, accroche ma veste au porte-manteau désigné. Nous suivons ensuite la maîtresse de maison dans la grande salle de la bâtisse.

Là, autour d'une grande table, une vingtaine de personnes mange et parle joyeusement ; une cheminée crépite doucement ; les rideaux autour des fenêtres semblent repousser la nuit à l'extérieur des murs. À notre entrée, les conversations cessent, un homme se lève promptement : « Bienvenue dans notre humble demeure, jeunes gens ! »

Voyant que nous sommes un peu intimidés, de peur d'avoir perturbé une quelconque réunion de famille, il ajoute : « Ne vous inquiétez pas, vous ne nous dérangez pas, au contraire. Je suppose que vous êtes arrivés ici grâce au feu. Quelque part, comme nous tous. Nous allons vous faire une place, et vous offrir l'hospitalité, ce n'est pas un temps à coucher dehors. Claire ?

— Bien sûr, répond celle qui nous avait ouvert. Asseyez-vous ici, nous allons vous servir quelque chose de chaud. »

Rapidement, deux chaises sont placées côte à côte, des assiettes et couverts sortis des buffets alentours, et nous sommes servis dans les minutes qui suivent. Encouragés par nos hôtes, nous nous empressons de commencer à manger.

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samedi 24 mars 2007

Illusions - Huitième partie

Je remonte l'escalier de l'immeuble, et déboule dans l'appartement de Julie.

« Julie ! Pierre ! »

Tous deux arrivent.

« Qu'y a-t-il ! s'exclame Julie me voyant arriver. Tu es complètement affolée. Assis-toi là, je te prépare quelque chose.

— Ils ont fait passer une loi pour emprisonner les aléateurs ! Ils ont envoyés des lettres dans les cabarets. Ils veulent nous mettre en prison !

— Calme-toi ! m'implore Pierre. Ils ne vont pas t'arrêter dans les cinq minutes. Explique-nous en détail tout ce qui t'es arrivé. »

Je leur raconte mon entrevue avec le directeur, le contenu de la lettre des ministères. Je vois leurs visages changer au fur et à mesure qu'ils comprennent la gravité de ce qui arrive.

« Il faut que je parte, je conclue.

— Ce sera partout pareil, avance Pierre. S'ils ont envoyé cette lettre ici, pourquoi ne l'auraient-ils pas envoyée dans toute la France ? C'est une loi nationale, la lettre vient des ministères.

— Nous sommes dans une ville où il y a beaucoup de cabarets, et traditionnellement beaucoup de spectacles d'aléateurs. Peut-être que pour commencer ils se sont intéressés aux coins très fréquentés ? Il doit exister des salles de spectacle perdues où ils n'iront pas me chercher...

— Pour l'instant... ajoute Pierre. Même s'ils commencent par les endroits les plus fréquentés, ils finiront pas envisager la France entière. Tu n'aura fait que gagner du temps.

— C'est déjà ça... que puis-je faire d'autre ? Il faut que nous partions, immédiatement. »

Ils ne me répondent pas.

Nos bagages sont rapidement bouclées. Pierre et moi faisons rapidement nos adieux à Julie. Elle ne dit pas qu'elle s'inquiète de ce que va devenir le squat la prochaine fois que les forces de l'ordre passeront, mais je le sens dans son regard. Mais qu'y puis-je ?

Nous montons dans un train, destination le nord-est. Nous prenons place, le train démarre. Je me sens respirer à nouveau.

Pierre me regarde bizarrement. « Pourquoi as-tu si peur d'eux ? Quand une dizaine de policiers armés s'apprête à faire évacuer le squat, tu descends, te plante devant, et leur tiens tête jusqu'au bout sans même y avoir réfléchi avant. Pourquoi ne pourrais-tu pas faire de nouveau la même chose ?

— Mais... ils m'empêchent de travailler ! Ils ont détruit mon métier ! Qui voudra employer des aléateurs maintenant que c'est illégal ? Et si les policiers venaient me chercher... Ils doivent avoir des aléateurs, ou avoir trouvé un moyen quelconque. Ils n'ont pas fait cette loi sans y réfléchir. Si un patron me dénonce, qu'on m'enlève à la sortie d'un cabaret alors que je ne m'y attends pas, que pourrais-je faire ? Avant, j'étais quelqu'un de normal. Maintenant, je n'ai plus le droit de vivre ! Mais la question est plutôt : pourquoi ont-ils si peur de nous ? »

Il me regarde en souriant. Le wagon est vide. Le train avance au ralenti entre deux murs de sécurité en parpaings rehaussés de barbelés.

« Pense à tous ces gens qui aiment avoir le pouvoir de maîtriser la vie des autres, m'explique Pierre. Pense à tous ceux qui se plaisent à contrôler, à diriger les autres. Et imagine qu'on leur apprenne qu'ils peuvent être manipulés sans qu'ils s'en rendent compte. Leur première réaction est d'imaginer ce que eux feraient s'ils étaient aléateurs. Et c'est tellement peu glorieux qu'ils prennent peur. Car réfléchis un peu : nous, les non-aléateurs, pourrions être dans un monde totalement artificiel, un monde créé uniquement par les aléateurs, un monde tout à fait illusoire. La seule façon pour nous de savoir ce qui est réel et ce qui ne l'est pas est de faire confiance aux aléateurs. Or si ceux-ci nous trompent, nous ne pouvons pas leur faire confiance. Tous ceux qui ont réfléchi à la question des aléateurs sont probablement arrivés à cette conclusion. Et certains ont apparemment déduit qu'il faudrait mettre hors d'état de nuire les aléateurs.

— C'est stupide, je m'exclame. Tu m'a expliqué que ça ne fait que depuis quelques générations que les aléateurs existent. Il y a des livres, des films, plein de choses qui montrent que vous êtes dans le monde réel !

— Et si tout ça n'était qu'illusion ? rétorque Pierre. Et si les aléateurs voulaient seulement nous faire croire qu'ils n'existent que depuis peu ?

— Dans ce cas, pourquoi ne cacherions-nous pas tout simplement notre existence ? C'est un raisonnement stupide ! je m'exclame.

— C'est tout à fait plausible pour quelqu'un qui n'est pas aléateur, et plus encore pour quelqu'un qui n'a jamais vu d'aléateur. Si l'on diffuse au journal de vingt heures qu'il est envisageable que les aléateurs nous maintiennent dans un monde d'illusion, tout le monde va vouloir vous lyncher. Les gens ont peur de ce qu'ils ne peuvent pas maîtriser, encore plus pour quelque chose qui est acquis par naissance, que personne ne peut apprendre. Évidemment, personne ne leur dira que dans quelques années le taux d'aléateurs dans la population sera tel que faire une illusion ne pourra plus passer inaperçu. Personne ne leur dira que naturellement, nous serons tous aléateurs – ce qui sera alors tout à fait inutile – dans quelques générations. Mais les gens qui ont peur ne regardent pas le futur. Pour eux, seul le présent importe.

— Et toi, je demande, que pense-tu de tout ça ? Je peux te dire que nous vivons dans le même monde, et tu sais quelles sont les illusions que je fais.

— Je te crois, je te fais confiance depuis le début. Sinon, je ne serais pas avec toi. »

La campagne défile. Le monde est coupé en deux, entre ce qui est à gauche de la voie, et ce qui est à droite. Le train est régulièrement obligé de ralentir, à cause du mauvais état des voies. Le wagon s'est un peu plus rempli au fil des gares. Nous avons été contrôlé, j'ai fait de nouveau sortir des billets factices de mon sac. Combien de fois pourrai-je encore le faire ? Contrairement au sourire ironique des autres fois, Pierre s'est montré sérieux en me voyant faire. Il devait penser la même chose.

« S'ils m'arrêtent, tu n'a pas peur qu'ils s'en prennent aussi à toi ? je demande à Pierre.

— J'ai décidé de venir avec toi, je ne vais pas changer d'avis maintenant !

— Que faisais-tu avant de venir avec moi ?

— J'étais dans une salle de spectacle, perdu au milieu d'un univers illusoire, sourit-il.

— Sérieusement !

— J'étudiais l'économie à l'université...

— Toi ? je m'étonne. Ça ne te ressemble pas !

— Je ne peux pas dire que j'avais vraiment choisi... encore moins que ça me plaisait. Mais après le bac, je n'avais pas trop de choix. Les sciences n'existaient plus là-bas, la fac étant fermée pour travaux, mais n'ayant pas les crédits nécessaire, ne sera probablement pas rouverte avant quelques années. Les lettres ne mènent à rien. L'économie à vrai dire non plus, sauf si tu va dans une école aussi privée que chère. Notre université occupait la masse des bacheliers en attendant qu'ils se trouvent un boulot en intérim. Je n'ai jamais été motivé, mais mes parents voulaient tout même que je fasse quelque chose – suivre les jeunes filles en train à travers la France n'offre pas vraiment plus de perspectives de carrière. »

Il hausse les épaules.

« Justement, je reprends, tes parents, ne vont-ils pas s'inquiéter de ton départ ?

— Ça fait quelques années que je ne vis plus avec eux. Nos contacts sont... plutôt rares et épisodiques. J'ai laissé un message sur mon répondeur expliquant que je suis absent pour une durée indéterminée.

— Pourquoi cette distance ? je demande, espérant ne pas être indiscrète.

— Pour plusieurs raisons, des détails... tu comprends, mes parents ont toujours été parfaits, affectueux, m'ont toujours aidé dans la mesure de leurs moyens. Mais quand, à table, le soir, télévision passant le journal de vingt heures, ta mère remarque après un reportage sur les banlieues que de toute façon, ces étrangers, faudrait tous les virer, et que ton père renchérit en expliquant que nous, nous n'avons rien demandé, c'est difficile de rester calme. J'ai un frère, un petit frère. Inconsciemment, ils l'ont embrigadé. Il tient aussi ce genre de discours. Je n'ai jamais voulu me lancer dans de violents débats avec eux. J'ai préféré me taire et prendre mes distances. S'ils savaient que je suis aujourd'hui dans un train en compagnie d'une aléatrice, je me demande ce qu'ils penseraient. Probablement que tu m'a trompé, que je suis inconscient des risques, qu'un aléateur qui se revendique comme tel est forcément quelqu'un de peu recommandable, puisque c'est quelqu'un qui avoue tromper les autres.

« Ce sont mes parents, ma famille. Alors je ne dis rien et tente de les ignorer. Depuis quelques années je regarde ce qui se passe autour de moi. Quand je t'ai rencontrée, j'ai décidé d'arrêter de regarder, et de m'en aller. Avec toi. »

Je n'ajoute rien.

© 2006, Florian Birée. Tous droits réservés.

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vendredi 23 mars 2007

Illusions - Septième partie

« ...officiellement candidat. En dépit d'une sourde opposition au sein même de son parti, et d'une candidature de plus en plus probable du président sortant, il a déclaré dans une interview, diffusée sur internet par ce célèbre quotidien, qu'il considérait le fait d'être président comme “une vie de choix”. Au lendemain de... »

Pierre referme la porte de la cuisine, assourdissant le son de la radio. Il répond par un haussement d'épaule à mon sourire.

« Il est candidat... tout le monde le savait, comme si c'était un scoop !

— Cet après-midi, je vais aller voir dans les cabarets que j'avais repéré l'autre jour, j'annonce. Je commence à avoir sérieusement envie de retravailler après ces quelques jours de vacances.

— Je pourrai venir avec toi, ou tu préfères y aller seule ?

— J'irai seule. De toute façon, tu ne pourrais pas assister aux entretiens, donc autant y aller seule. Mais je ferai ajouter dans mon contrat de réserver une place chaque soir que je pourrais offrir à la personne de mon choix. Et il se peut que tu sois le bénéficiaire de ces places...

— Ce sera avec plaisir ! »

Les feuilles mortes jonchent les rues. Je marche sur ce tapis ocre, petit plaisir enfantin. Mis à part un peu de circulation, les rues sont peu animées. Une torpeur automnale s'est abattue sur la ville, si vivante l'été.

J'arrive au bord de la mer. Les palmiers plantés là font triste mine en se détachant sur le ciel gris. La bande de sable n'est occupée que par des débris de canettes, vestiges des derniers beaux jours. Je me dirige vers le premier cabaret de ma liste, l'un de ceux qui n'ont pas de spectacle d'aléateur. L'entrée du public est bien sûr fermée. Je n'ai pas pris rendez-vous – je ne prends jamais rendez-vous – mais je connais les habitudes des patrons. Je cherche une entrée du personnel, et n'en trouvant pas, je contourne le pâté de maison pour arriver par derrière. La petite porte métallique est ouverte, et je grimpe l'escalier étroit jusqu'à arriver à l'étage où doivent vraisemblablement se trouver les bureaux.

« Le bureau du patron ? » je demande à un ouvrier qui passe dans le couloir.

Il me regarda bizarrement – ne m'ayant jamais vue ici – avant de marmonner : « L'directeur ? C'est la porte grise, là-bas. »

Je remercie, et va frapper à la-dite porte. « Entrez ! »

Un homme d'âge mur, strictement vêtu, lève les yeux de documents éparpillés sur son bureau.

« Que voulez-vous ?

— Bonjour monsieur, je suis venue pour savoir si vous aviez besoin de mes services. Je suis Julian Nielson, aléatrice, et j'ai remarqué que votre établissement ne proposait pas de spectacle tel que je pourrais en faire.

— Asseyez-vous, mademoiselle. Julian Nielson, vous dites ? »

Il tapote en même temps sur son ordinateur.

« En effet, reprend-t-il, nous n'avons pas actuellement de spectacle d'aléateur, mademoiselle. Vous avez des compétences dans le domaine, dites-vous ? Puis-je savoir vos références ? »

Je cite quelques unes de mes plus prestigieuses représentations, mes capacités par rapport à d'autres aléateurs, il m'écoute sans un mot, jetant de temps en temps un coup d'œil à son ordinateur.

« Expliquez-moi clairement les raisons pour lesquelles vous voulez faire un spectacle ici, et les raisons pour lesquelles je vous laisserai faire un spectacle ici » me demande-t-il.

Qu'est-ce que c'est que cette question ?

« Les illusions des aléateurs sont en général très appréciées, je tente. Contrairement aux autres types de spectacles, nous n'utilisons pas de trucages physiques, nous suscitons nos mirages au cœur même des spectateurs. Étant une aléatrice, je cherche à exercer mon métier, étant le directeur de cet établissement, vous cherchez à attirer le public. Cela, mon spectacle peut le faire. Voulez-vous une démonstration de mes talents ? »

Il ouvre la bouche pour acquiescer, hésite, puis répond fermement : « Non. Non merci. Même si vous vous vendez très mal, mademoiselle Nielson, vous avez de très bonnes références chez des collègues. Il fut un temps où je vous aurais embauchée directement. J'ai ici – il me désigne son ordinateur – des notes qui indiquent que vos spectacles sont très recherchés, que vous avez un caractère assez instable, notamment que vous partez souvent avant la fin de votre contrat, sans prendre votre salaire – ce qui n'est pas un inconvénient. Il y est aussi inscrit une estimation moyenne du salaire que vous mériteriez. Bien sûr, d'ordinaire nous ne disons jamais cela, et prenons tous nos artistes pour de parfaits inconnus, pour pouvoir négocier des contrats plus avantageux.

— Pourquoi me dites-vous cela ?

— Parce que je n'embaucherai plus d'aléateurs. J'ai reçu cette note il y a deux semaines – je vous la lis :

“Madame, Monsieur,

“Vous dirigez un établissement susceptible d'employer des personnes à influence psychique négative (couramment nommés aléateurs). Le projet de loi relatif à la sauvegarde des libertés individuelles qui vient d'être examiné par le parlement déclare dans l'amendement numéro 193 à l'article 3 que l'exercice d'une quelconque manipulation psychique est passible de trente ans de prison ferme, et que l'employeur d'une personne ayant recours à ce genre de pratique encoure jusqu'à 300 000 € d'amende. Ce projet de loi devant être promulgué au plus tard dans un mois, nous vous recommandons de cesser tout contact avec les personnes susceptibles d'être concernées par ce projet de loi, et de les signaler aux services de police au numéro vert inscrit au bas de ce document.

“Veuillez agréer, Madame, Monsieur, l'expression de nos salutations distinguées,

“Messieurs les ministres de l'intérieur et de la culture.”

« Mes affaires sont suffisamment florissantes pour que je puisse me passer de vos services, reprit le directeur. Ce n'est pas le cas de tous mes concurrents. Je ne vous embaucherai donc pas, ni aucun autre aléateur. »

Je suis sans voix. Qu'est ce que c'est que cette histoire ?

« Mais... je commence.

— Je dois vous avouer que je ne suis pas tout à fait satisfait de cette mesure... électorale, n'en doutons pas. C'est pourquoi, ne vous ayant jamais vue et encore moins rencontrée, je ne vous dénoncerai pas. Mais la loi est inscrite au journal officiel depuis quelques jours, dans le silence le plus total des grands médias. Je vous conseillerai donc de quitter rapidement les lieux. Ce fut un plaisir. »

Il se lève et me raccompagne à la porte de son bureau.

« Vous connaissez le chemin pour sortir. »

Je ne peux marmonner la moindre salutation. Je me dirige vers la sortie d'un pas machinal. Que vais-je faire ? Où vais-je aller ?

Je suis dans la ruelle qui passe derrière les cabarets. Dans ma poche, les prospectus. Vais-je en tenter un autre ? Tout se passera comme d'habitude, je serai embauchée, je pourrai faire mon spectacle tous les soirs, et j'oublierai ce cabaret et ses menaces. Mais si lui a reçu cette lettre, les autres probablement aussi. Ceux qui n'ont pas d'aléateurs pour le moment ne vont pas prendre le risque d'en prendre un en ce moment. Ceux qui en ont un vont le garder jusqu'à la fin du contrat en espérant qu'on ne les embêtera pas avant, et éventuellement le dénoncer à la police pour éviter d'avoir une amende tout en conservant le plus longtemps possible un spectacle fructueux. Et les aléateurs vont se faire soit licencier, soit dénoncer... pour être emprisonnés. Je n'ai plus rien à faire ici. Au contraire, peut-être qu'il y a déjà des flics embusqués prêts à consigner les allées et venues des artistes des cabarets. Il faut que je m'en aille. Il faut que je rentre.

© 2006, Florian Birée. Tous droits réservés.

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jeudi 22 mars 2007

Illusions - Sixième partie

« Julian ! Julian ! »

On me secoue. J'entrouvre les yeux. De la lumière s'infiltre à travers les battants des volets.

« Julian, réveille-toi ! »

Je me redresse. Julie vient de me réveiller. Sur le matelas d'à côté, Pierre aussi est réveillé.

« Je suis désolée, mais les flics sont dans la cour. Je me suis dit que vous préféreriez être debout... »

Nous nous levons et nous habillons en vitesse, tout en allant à la fenêtre qui donne sur la cour intérieure de l'immeuble. Une dizaine de policiers en uniformes, arme au poing, sont debout près de l'entrée. Un autre tient un porte-voix. « ... évacuer le bâtiment. Des équipes sociales vont vous prendre en charge à la sortie. Veuillez n'emporter que vos papiers d'identité... »

« Il y en a déjà qui sont sortis ? je demande.

— Personne, me répond Julie. Tout le monde sait que si quelqu'un sort, même s'il a ses papiers, qu'il est français de souche, et qu'il sera relogé sans problème, il condamne à retourner dans la misère ceux qui n'ont rien d'autre que ce squat. Et personne ne veut cela. »

Nous écoutons encore quelques instants le policier durcir un peu plus ses ordres.

« Que va-t-il se passer ? je demande.

— Je ne sais pas, répond Julie, angoissée. Ils ne sont jamais allés jusque-là. C'est la première fois qu'ils donnent un ordre aussi catégorique, les fois précédentes, ils n'étaient que deux, et venaient juste faire des propositions de relogement... pour ceux qui avaient des papiers, bien sûr.

— Et on ne peut rien faire ?

— Personne ne va sortir, bien sûr. Mais je ne vois pas ce que nous pourrions faire de plus. »

Je me tourne vers Pierre. Il me fait rapidement un semblant de sourire qu'il perd vite. Lui non plus n'a pas l'air rassuré, mais il semble attendre quelque chose. Il me regarde.

« Viens, Pierre. On descend !

— Que vas-tu faire ? s'inquiète Julie.

— Je ne sais pas encore, mais fais-moi confiance. »

Je saisis ma veste, et commence à descendre dans l'escalier. L'immeuble est silencieux, tout ses occupants doivent être derrière leurs fenêtres, à attendre eux aussi.

Juste avant la porte d'entrée, j'arrête Pierre.

« Attends ici. Il ne faut pas que l'on te voie de l'extérieur.

— Mais... proteste-t-il.

— Je te dirais quand tu pourras sortir. »

J'avance, j'ouvre résolument la porte, et me place juste devant, face aux policiers. Celui qui tient le porte-voix s'est tu, il ne semble pas en revenir lui-même.

Ils attendent. Moi aussi. C'est comme dans les salles des cabarets : il faut un temps avant qu'ils soient tous réceptifs.

« Avancez, s'il vous plaît. N'ayez pas peur ! »

Je reste immobile. Je construis une petite illusion, un chat que je fais dégringoler d'une gouttière voisine jusque dans la cour, dans un grand vacarme. Ils ont tous tourné la tête, ou au moins tiqué. Je peux y aller.

Je construis une illusion de moi-même et de la façade. Je leur fais croire que je reste immobile, que rien ne change, alors que je me retourne, ouvre la porte, et fait signe à Pierre de venir.

« Ils ne nous voient pas » je l'informe.

Nous sortons. Pierre aussi voit mon double immobile, et s'arrête, surpris. Je l'entraîne rapidement vers un banc situé sur la gauche de la cour. Dès que nous sommes assis, je fais avancer mon illusion. Elle marche, toujours silencieusement, jusqu'à arriver devant les policier. Et s'arrête.

« Heu... vous pouvez sortir, commence le policier, un peu déstabilisé par mon silence. Les gens du social sont dans la rue, vous n'avez qu'à leur montrer vos papiers, ils s'occuperont de vous. »

L'illusion ne bouge toujours pas.

« Allez-y, insiste-t-il. Nous n'avons pas que ça à faire. »

Je fais sourire légèrement mon double.

« Alors repartez. Ici, personne ne veut partir. Et personne ne partira. Vous n'avez rien à faire ici. Vous pouvez vous en aller. »

Les visages des policiers se crispent. Ils devaient croire que j'allais vraiment sortir. Le gradé au porte-voix fait un signe dans son dos, et les autres policiers braquent leurs armes vers mon double.

« C'est pas compliqué, vous n'avez pas le choix ! s'impatiente le policier. Alors vous allez nous suivre, sans histoire.

— J'ai le choix. Nous avons toujours le choix. Et personne ne pourra m'obliger à vous suivre.

— Écoutez, tente de négocier le policier, on nous a donné carte de blanche pour virer tout le monde. Alors on préférerait que ça se fasse sans histoires. On m'a donné un ordre ce matin, moi, je ne fais qu'obéir, c'est tout. Alors vous allez obtempérer, et pas d'histoire. D'accord ? »

Pour ponctuer sa phrase, les armes se font plus menaçantes.

« Vous ne pourrez pas me faire partir, je réponds. Alors vous aussi avez le choix. Vous pouvez demander à vos hommes de tirer, ou alors faire demi-tour. Et vous autres, je lance à l'adresse des autres policiers, vous avez aussi le choix. Vous pouvez continuer à me tenir en joue, même tirer, ou faire demi-tour, et rentrer chez vous. Nous avons tous le choix à partir du moment où nous sommes prêts à faire face aux conséquences. Vous pouvez choisir. J'ai déjà choisi. »

Tout le monde reste silencieux un moment.

Le gradé fait un signe rapide de la main, se recule. Les autres, armes en avant, m'entourent.

« Faites-la sortir ! »

Ils font un pas de plus vers moi. Certains sont calmes, froids et professionnels, d'autres tremblent, manquent d'assurance. On ne leur avait probablement jamais dit qu'ils risquaient de devoir menacer quelqu'un qui n'a jamais fait de mal à personne. L'un d'eux semble particulièrement nerveux. Je suis presque sûre qu'il va craquer. Je fais tourner brusquement la tête de mon illusion vers lui. Surpris, il tire.

La balle traverse évidement l'illusion, et va se ficher dans la façade de l'immeuble, en provoquant un petit nuage de poussière. Heureusement qu'elle n'a pas touché un des policiers, ça aurait été bien plus difficile à dissimuler. Car les policiers n'ont rien vu de tel.

Mon illusion a placé en toute irréalité la main devant la balle, et l'a arrêtée. Pour garder un semblant de réalisme, elle tient maintenant un bras ensanglanté contre sa poitrine, mais reste fièrement devant les policiers. Et ceux-ci n'ont rien vu de la poussière du crépis effrité par la balle. Pierre s'est tourné vers moi, et même en me voyant à côté de lui sur le banc, il reste choqué par la scène.

Ils sont tous immobiles, les visages figés d'horreur. Le policier qui a tiré a lâché son arme. D'autres ont baissé la leur, et les derniers n'ont pas bougés, paralysés par ce qui s'est passé. Seul le gradé s'est ressaisis. Il a sorti son portable, et a rapidement demandé une ambulance.

« Maintenant ça suffit, ordonne-t-il. Vous allez aller vous asseoir, l'ambulance sera là d'ici cinq minutes. Vous arrêtez vos histoires et vous nous laissez travailler ! »

Je m'avance vers lui. Personne ne songe à m'arrêter.

« Vous avez compris mon choix – je lui montre faiblement ma main blessée – vous avez encore la possibilité de faire le votre. Vous avez choisi la violence, et vous aurez mon sang sur la conscience jusqu'à la fin de vos jours. Vous pouvez choisir de n'avoir que cela, et de rentrer chez vous. »

Il me jette un regard noir.

« Rentrez dans l'immeuble et faites sortir tout le monde, ordonne-t-il. Menacez les gosses, ça les fera réfléchir ! »

Seuls quatre policiers, ceux qui n'avaient pas baissé leurs armes quand j'avais été touchée, s'avancent jusqu'à la porte en bois branlant à la serrure manquante. Ils essayent de l'ouvrir, mais n'y arrivent pas. Ils commencent à donner des coups dessus, sans succès. Car ils ignorent qu'ils tentent de passer au travers d'une façade d'illusion. Une façade qui répond à ma volonté, et qu'ils ne pourront jamais franchir.

Je les laisse essayer d'entrer ainsi pendant quelques minutes, avant de lancer à leur chef : « Ils ne sont pas chez eux. Ils ne rentreront pas. »

Il ne répond pas, et me jette un nouveau regard sombre.

« Vous pouvez continuer à vous obstiner, je poursuis, mais vous vous souviendrez toujours de ce moment. Vous vous souviendrez toujours du moment où l'on vous a dit que vous aviez le choix. Et à partir de ce moment, vous saurez que chaque action que vous effectuerez, de la plus mineure à la plus importante, est le résultat d'un choix. Qu'à chaque étape, vous auriez pu faire autrement, et que si vous avez fait ainsi, c'est uniquement parce que vous le vouliez bien. À partir de ce moment, vous serez libre. Apprenez la liberté.

— Taisez-vous ! hurla-t-il. Vous devriez être contente que je ne vous ai pas faite tuer !

— Vous avez choisi de ne pas me tuer. Vous étiez libre de votre choix. À vous de l'assumer. »

Il se détourne en poussant un soupir. Se rapproche un peu de ses hommes, constate qu'ils en sont toujours au même point. Ils ne rentrent pas. Le policier saisit alors son portable, et marmonne quelques mots. La réponse n'a pas dû lui plaire. Il s'énerve, et se dirige à grands pas vers la sortie, probablement pour pouvoir hurler sans être écouté.

Ses subordonnés, voyant que leur chef s'est absenté, arrêtent leur tâche infructueuse. Ils n'échangent aucun mot. Ils attendent, désorientés.

Un hurlement de sirène s'approche. Le gradé revient à grand pas dans la cour.

« On s'en va, les gars. Grouillez-vous. »

Deux ambulanciers entrent dans la cour. Je fais marcher dignement mon illusion vers l'immeuble, et la fais entrer à l'intérieur sous les regards des policiers qui viennent de se battre contre les battants. Le gradé hurle quelques mots aux ambulanciers qui s'arrêtent, hésitants, avant de faire demi-tour. Tout le monde sort. La grille de la cour est refermée.

Après un long silence, Pierre et moi nous levons, et rentrons d'un pas lent.

« Tu en a beaucoup, des discours de philo à l'usage des policiers pour les évacuation de squat ? demande-t-il, ironique.

— Fallait bien que je trouve quelque chose pour l'énerver. »

Dans la cage d'escalier, les portes sont ouvertes. Les enfants nous regardent monter, sans un mot. Ils respectent. Le soulagement se lit dans les regards des parents. Une femme pose la question que tous taisent : « Mais... vous allez bien ?

— Ce n'était que de l'illusion » je souris.

Julie était en train de préparer rapidement un petit-déjeuner quand nous sommes remontés. Quand je rentre dans la cuisine, elle m'arrête.

« Va t'asseoir. Je sais que tu es épuisée, et tu as sauvé suffisamment de monde aujourd'hui pour que je te prépare ton café. »

Elle sait dans quel état je rentre après un spectacle.

Nous parlons peu de cet évènement, mais le regard des autres habitants a changé. Car même si je les ai aidé ce jour là, tout le monde sait que la menace demeure. La municipalité n'est pas pressée : les élections ne sont que dans une petite année, ils pourrons revenir, et si ce n'est pas avant la trêve hivernale, ce sera après... ou pendant, si l'on arrive à faire ça silencieusement. Mais ceux qui vivent ici savent désormais que leurs jours ici sont comptés. Et même si j'essaye de ne pas trop y penser, je ne serai probablement pas là quand on viendra les expulser.

© 2006, Florian Birée. Tous droits réservés.

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