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lundi 2 avril 2007

Illusions - Quatorzième partie

Nous approchons de la place du centre-ville. Un panneau publicitaire alterne réclame pour téléviseur de toute dernière technologie, et photo d'un candidat, sous-titré par un slogan électoral. Plus loin, un jeune-cadre-dynamique pleure de joie à la vue d'un papier, sous-titre « avec notre parti et la banque machin, votez bien pour gagner plus ». Un carton sur un clochard, de l'autre côté de la rue. Au dessus, une affiche entourée de néons clame combien parfums et bijoux sont indispensables. Devant la mairie, les « informations municipales » montrent la photo du maire, avec, entre guillemets, « Je soutiens Untel ».

Du bruit dans une rue transversale. Un chat gris sort en courant. Il va se réfugier sous une voiture. Des cris. Des slogans. Nous nous approchons doucement. C'est une sorte de manifestation.

Dans les bâtiments alentours, les lumières s'allument, des volets s'ouvrent. Une dame sort sur son balcon, commence à crier et à faire de grands gestes vers le défilé, visiblement énervée d'avoir été réveillée. Un œuf vole et vient s'écraser à côté d'elle sur la fenêtre. D'autres tirs suivent, plus ou moins réussis. Apeurée, la dame referme à temps sa fenêtre pour qu'un œuf s'y écrase, à l'endroit même où était sa tête.

Nous reculons, et allons nous asseoir dans l'ombre, en bas de l'escalier qui monte à l'hôtel de ville. On entend brièvement une sirène de police dans le lointain. Pour nous ou pour eux ?

La manifestation sort sur la place. Elle entonne une sorte de chant.

« ...ceux qui foutent rien : dehors !

Et tous les enculés : dehors !

Et tous les étrangers : dehors !

Bientôt on s'ra tous chez nous,

Bientôt on... »

Deux partent en avant, sautent sur la voiture où le chat s'était réfugié, et éclatent le pare-brise. Ils sont ovationnés par la foule. Celle-ci tape sur les portes et les fenêtres des bâtiments alentours. Des projectiles fusent.

Nous restons dans notre recoin, sans rien dire, espérant qu'ils ne nous remarqueront pas – ils n'ont pas l'air véritablement sympathique. Ce sont des jeunes, mais aussi des plus âgés, certains armés de bates de base-ball, d'autres d'œufs, de pavés pris sur les trottoirs. Les poubelles et les bancs publics sont arrachés et jetés sur la place.

D'autres sirènes retentissent. Les riverains doivent harceler le commissariat. Une voiture de police arrive sur la place, tous feux éteints. Dès que les premiers casseurs la remarque, ils commencent à la bombarder de projectiles. Elle repart vivement en marche arrière. D'autres sirènes retentissent.

Le cortège passe, laissant la rue et la place dans un état pire encore qu'avant leur passage. Le mobilier urbain est délabré, les bancs retournés, des décorations de Noël sont tordues par des jets de pavés. Seuls demeurent les pancartes publicitaires, à peine éraflées, qui entourent de néons les multiples avantages de la nouvelle offre de téléphonie, écrits en langage SMS, ou une bouteille de whisky – l'abus d'alcool est dangereux pour la santé.

Les derniers casseurs sortis de la place, les fenêtres s'ouvrent, les gens sortent sur les balcons, timidement d'abord, pour constater les dégâts. D'un balcon à l'autre, cheveux en bataille et robe de chambre sur pyjama, on s'interpelle, on s'énerve, on crie. Une voiture de police arrive, suivant le même chemin que la manifestation, roulant doucement. Les citadins la couvrent d'un chapelet d'injures. Non loin de nous, deux personnes s'échangent d'un côté à l'autre de la rue des banalités sur les impôts, la sécurité, les flics payés à rien faire, d'un ton à la fois ensommeillé et virulent.

Nous nous regardons. Pas question de trainer, il faut repartir. Nous sortons de notre coin, marchons d'un pas pressé pour rejoindre une rue transversale. Certains des habitants nous jettent un regard mauvais avant de refermer leur fenêtre. Nous nous éloignons des ravages des casseurs.

Une voiture tourne et s'engage rapidement dans notre rue. Une voiture de police, feux éteints. Je sursaute, et jette un regard à Pierre. Il me prend le bras. « Calme-toi. »

Nous continuons à marcher. La voiture freine brusquement à notre hauteur. « Arrêtez-vous ! »

Deux policiers sortent rapidement, arme au point.

« Nous n'avons rien à voir avec les casseurs, commence rapidement Pierre. Nous nous sommes cachés quand ils sont passés. Ils sont partis par là-bas. »

Les policiers ne jettent même pas un œil dans la direction indiquée.

« Que faites-vous ici à cette heure ? demande l'un d'eux.

— Nous allons prendre le train, répond Pierre. Nous revenons de chez des amis. »

Il désigne mon gros sac. L'un des policiers baisse son arme.

« Bon... Alors on va...

— Non non, on vous embarque, rétorque l'autre. Allez, montez. Pas d'histoire, hein ! On a des ordres. Montez ! »

Il ouvre la portière. Pierre m'interroge du regard. Le policier n'a pas vraiment l'air de rigoler, et son collègue ne sait pas trop quoi dire. Je prends mon sac et monte dans le véhicule, Pierre à ma suite. On claque la porte.

Les policiers commencent à discuter dehors. Il y a une vitre ouverte, et nous entendons tout.

« Pourquoi tu veux les embarquer ? Ils n'ont rien fait, ça se voit !

— Attends... T'as vraiment l'intention de risquer ta peau à chercher des cons qui n'attendent que ça ? lui répond son collègue. On va embarquer ces deux-là, ils vont être interrogés au poste, on va les relâcher, et nous on va être pénard pour la soirée.

— Mouais... c'est toi le chef » lâche l'autre, baissant les bras.

Ils remontent dans la voiture et redémarrent le véhicule.

Pendant le trajet, seule la radio brise le silence en crachotant des ordres et des informations. Nous croisons des voitures et des fourgons de police allant en sens inverse. Un peu plus loin, des cars de CRS venus en renforts. La voiture arrive devant une barrière qui s'ouvre doucement. Nous descendons dans un parking souterrain. La voiture se gare, les policiers nous font sortir, puis monter par un escalier en béton jusque dans une salle où plusieurs bureaux se partagent un bazar de dossiers. Trois personnes s'affairent sur des ordinateurs.

Le policier qui a tenu à nous emmener nous fait signe de nous asseoir sur des chaises qui traînent dans un coin.

« Vous restez sages, d'accord ? Sinon on vous fait enfermer. »

Il ouvre une porte attenante, et entre dans ce qui semble être un bureau à travers la cloison en verre brouillé. Son collègue reste à nous surveiller. Mon sac est poussé quelques mètres plus loin. « La procédure. »

Le premier policier ressort peu après, et fait signe à Pierre de se lever et de le suivre. Ils s'en vont vers un escalier, plus loin. Pierre me jette un regard, avec un sourire un peu forcé, avant de monter.

Je reste assise. Le policier qui me surveille s'est assis un peu plus loin, avec un journal, et m'observe de temps en temps. Il échange quelques marmonnements avec ses collègues, à propos de l'émeute. Mais ceux-ci sont visiblement très occupés : ils répondent au téléphone, se lèvent, vont chercher des dossiers, prennent des notes, tapotent sur leurs ordinateurs, appellent d'autres services au téléphone, en utilisant le jargon de leur métier. Le temps avance doucement.

Je songe un moment à créer une illusion, et à m'en aller. Depuis le temps que je suis dans la pièce, ils doivent tous être réceptifs. Y a-t-il des contrôles ? Je pense que ceux qui traquent les aléateurs doivent former un service à part, probablement différent que celui-ci, qui semble s'occuper uniquement de l'émeute. Et les aléateurs doivent tous être rattachés à ce service... Je songe qu'il y a peu de chance qu'il y ait un autre aléateur dans la pièce.

Tout en faisant semblant de somnoler, j'imagine une illusion pour tester mon influence : je fais voler un oiseau à l'extérieur, et le fait violemment cogner la fenêtre. Au bruit, tous se retournent. Un homme lâche « Oh le con ! » avec un sourire au lèvres. Un instant plus tard, tous sont replongés dans leurs affaires. Aucun ne s'est tourné vers moi. Je suppose que c'est bon.

Alors... j'essaye de partir ? Je pourrai difficilement continuer à faire croire que je suis là longtemps après être sortie. Suffisamment pour sortir du bâtiment, mais il y a Pierre... Je ne peux pas le laisser, et encore moins aller le chercher : l'alerte serait probablement donnée avant même que je l'ai retrouvé. Que faire ?

Peut-être qu'après l'avoir interrogé, il va revenir, et ils ne vont pas s'occuper de moi tout de suite. Peut-être qu'après nous avoir interrogés tous deux, ils vont nous laisser un moment. Mais je ne vais pas abandonner Pierre. Tant que je ne sais pas ce qui lui est arrivé, je décide de ne rien faire.

Le temps passe. Doucement. Mon gardien s'est levé, est allé faire un tour aux fenêtres, s'est rassis. Des gens sont passés dans la pièce, entrés par une porte, sortis par une autre. On entend au loin des sirènes, par intermittence.

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dimanche 1 avril 2007

Illusions - Treizième partie

Je n'ai pas dormi la nuit dernière. J'ai passé tout mon temps à ruminer cette officialisation de la chasse aux sorcières qu'ils ont lancé contre les aléateurs. Que puis-je faire ? Aude et Stéphane m'ont dit d'attendre ce soir, pour voir leur amie de la police. Je ne sais pas si c'est une bonne idée. Cependant, ne rien faire serait pire que tout. J'ai essayé de me distraire. La télévision passe en boucle des spots publicitaires sur les élections, la radio ne cesse de commenter les mesures anti-aléateurs. Pierre m'a convaincu qu'il valait mieux que je ne sorte pas, au moins jusqu'à ce que nous ayons rencontré cette Cécilia.

Car c'est elle que nous sommes en train d'attendre, elle a cinq minutes de retard, la table est déjà mise.

On sonne à la porte.

« Bonjour ! Désolée d'être en retard, vous savez comme ils sont chiants en ce moment... les barrages, tout ça... Comment ça va ? »

Une jeune femme, bien habillée dans un tailleur gris, sourit à Stéphane et Aude. Ces derniers nous présentent. Nous allons nous asseoir, et conformément à la demande de Stéphane, je ne dis rien sur mon problème, attendant qu'il oriente dessus la conversation.

Pendant la plus grande partie du repas, nous parlons de tout et de rien, un peu de politique – comment faire autrement ? – plaisantons, jusqu'au café.

« Bon, Cécilia, se lance Stéphane. Comme nous tous, tu es au courant de ce qui se passe vis à vis des aléateurs... »

Le silence se fait. Je devine Cécilia tout à coup bien plus tendue.

« Oui, bien sûr, j'ai entendu ça aux infos... c'est électoral ; ça ne concerne pas du tout mon service, tu sais... »

Elle se rend bien compte que tout le monde la regarde. Elle saisit sa tasse pour reprendre contenance, mais tremble, et renverse un peu de café sur son tailleur. Et comme si de rien n'était, elle dissimule cela, et fait croire qu'elle n'a pas tremblé, et que rien n'est arrivé. Elle a fait ça avec tellement de naturel et d'assurance, qu'il m'a fallu du temps pour m'en rendre compte : elle est une aléatrice !

Je me lève, doucement, réponds d'un signe « tout va bien » aux regards interrogateurs, et me dirige vers la fenêtre.

Jamais je n'aurais songé dissimuler une quelconque maladresse par une illusion. Je n'avais jamais pensé à cette possibilité. Mais il semblerait que cette Cécilia soit suffisamment complexée vis à vis des autres qu'elle ait pris cette habitude, car ça ne pouvait être qu'une habitude.

Et second constat : elle a parlé de barrages, ce qui l'aurait mise en retard pour venir. Mais si elle est aléatrice, qu'elle travaille dans la police, et qu'elle ne se fait pas arrêter aux barrages, c'est qu'elle est forcément de mèche avec les forces de l'ordre. Il est très probable que le ministre de l'intérieur ait fait examiner tous ses employés avant de faire son annonce tonitruante.

Je ferme les rideaux, de toute façon, il fait nuit. D'un pas tout à fait calme, je vais vers la porte d'entrée. Puis je me retourne vers la table.

La discussion continue, sans importance. Stéphane tente d'extorquer quelques renseignements supplémentaires, mais Cécilia se terre derrière un mur de banalités. Pierre me regarde faire mon manège. Je vais me placer derrière la chaise de Cécilia.

« Cécilia, j'interromps. Vous êtes une aléatrice. Vous savez beaucoup de choses sur ce qui se passe en ce moment vis à vis de vos semblables. Pourriez-vous, s'il vous plaît, nous en parler ? »

Tout le monde se tait, Stéphane et Aude me jettent des regards étonnés.

Cécilia reste muette. Je songe à la menacer d'une arme d'illusion, mais je me souviens à temps que ce serait inutile : elle se rendrait compte de la supercherie.

« Cécilia ?

— C'est stupide, me crache-t-elle. Vous mentez !

— Il y a une tâche de café sur votre tailleur. Vous êtes une aléatrice qui travaille pour la police. Comment est-ce possible ? Je suppose que vos supérieurs sont au courant de votre état.

— Je n'ai rien à vous dire.

— Écoutez, je reprends, je ne vous demande pas grand chose. Vous nous expliquez ce dont vous êtes au courant, et c'est tout.

— Vous êtes des aléateurs, tous les deux, c'est ça ? lance-t-elle en désignant Pierre et moi. Vous voulez vous enfuir ? Je ne peux rien vous dire. Je... je vais m'en aller. »

Elle saisit son sac, s'essuie les mains avec sa serviette, et recule sa chaise. Je pose mes mains sur ses épaules, doucement.

« Restez un instant, s'il vous plaît. Avant tout, sachez que Pierre n'est pas du tout aléateur, laissez-le en dehors de ça. Je suis seule à être concernée. Je suppose que vous n'avez pas eu le choix, pas vrai ? On vous a demandé de collaborer, on vous a menacé. Vous allez être obligée de me dénoncer, n'est-ce pas ? Je ne vous en voudrai pas. Restez un peu, parlez-nous, et après vous partirez, et moi en même temps. »

Elle se rassoie, mais ne lâche pas pour autant son sac.

« Avant tout, je n'ai jamais rien fait de mal, commence-t-elle. Il y en a qui trichent, qui volent, qui trompent. J'ai toujours essayé de vivre comme quelqu'un de normal, moi. J'ai eu mon travail comme n'importe qui, en passant les concours. J'ai travaillé pendant quelques années à l'administratif, à l'accueil, tout allait bien. Je crois que c'est lors d'une visite médicale, de la médecine du travail, qu'ils ont découvert que j'étais aléatrice.

« Un jour, ils m'ont demandé de venir les trouver dans un bureau. Ils m'ont expliqué qu'ils savaient que j'étais une aléatrice. Ils ont sorti des papiers, et m'ont expliqué que ça allait à l'encontre d'une clause de mon contrat de travail, un truc qui disait que je ne devais rien dissimuler, ou quelque chose comme ça. Ils m'ont dit qu'une loi allait bientôt interdire les aléateurs, et qu'ils allaient d'abord m'enfermer pour “faute grave dans l'exercice de fonctions du maintien de l'ordre”, et qu'après ils pourraient me condamner de part leur nouvelle loi. Ensuite, ils ont ajouté : “il y a peut-être une autre solution”.

« L'autre solution, c'est que je dois les aider à faire en sorte que les aléateurs ne les trompent pas. Lors des interrogatoires des aléateurs, il y a toujours deux aléateurs de la police, qui doivent transmettre un rapport écrit sur tout ce qui s'est dit, mais aussi sur tout ce qui s'est passé de... d'anormal. Et bien sûr, il faut que les deux rapports concordent. On ne peut rien faire. On est piégé, tous. Ça ne plaît à personne, mais on ne peut rien faire.

— Et vous n'avez pas songé à fuir ? demande Pierre.

— Comment ? Pour aller où ? Ils me retrouveront. J'ai deux collègues qui ont disparus, à peu près au moment où ils m'ont forcée à les aider. J'en ai revu un, lors d'un interrogatoire. Il était... c'était pas beau à voir... »

Elle se tait. Personne ne parle.

« Je... il faut que j'y aille, maintenant. »

Elle se lève. Je la laisse. Elle saisit sa veste.

« Je... je suis désolée. Je vais être obligée d'en parler. Ils surveillent tous ceux comme moi... Je... je suis désolée.

— De toute façon, Pierre et moi allons partir, je la rassure. Si vous pouviez faire quelque chose pour Aude et Stéphane...

— Je dirai que je pense qu'ils n'étaient pas au courant. Que c'est moi qui vous ai vu faire quelque chose. Je... adieu. »

Elle s'en va.

Pierre a déjà mis son manteau, et me tend le mien. Je prend mon sac. Nous saluons brièvement Stéphane et Aude.

« Et surtout, ne faites rien de stupide pour nous aider, j'ajoute. Non seulement c'est pas sûr que ça marche, mais en plus vous n'avez pas besoin d'ennuis supplémentaires.

— Personne n'a besoin d'ennuis supplémentaires, me répond Aude, mais on en a quand même. »

Nous descendons sur la placette, et ressortons dans les rues de la ville.

La nuit est claire, les réverbères éclairent. Des étoiles filantes électriques s'accrochent aux murs, entre les pères Noël rouges et blancs. Nous marchons d'un pas pressé devant les devantures mortes des boutiques. Par endroit, des commerçants ont laissé une enseigne allumée. Les entrées des cinémas forment des hallos de lumière sur les trottoirs.

« Où allons nous ? » me demande Pierre.

J'avais pris machinalement la direction de la gare. Je ralentis le pas, indécise sur la destination.

« Nous allons vers la gare. Je ne vois pas tellement d'autre choix.

— Et les contrôles ?

— Il y en a partout. On prendra des petits trains, qui passent dans des patelins paumés. Avec un peu de chance, ils n'ont pas encore déployé les moyens suffisants pour contrôler tout le monde, tout le temps. »

Nous reprenons notre marche.

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vendredi 30 mars 2007

Illusions - Douzième partie

Nous retournons chez Stéphane. Celui-ci est en train de préparer à manger, livre de cuisine ouvert et musique à fond. Quand nous entrons, il baisse le volume, ironique : « C'est les joies du chômage : je peux enfin me donner à fond dans la cuisine, les tâches ménagères, le repassage... surtout le repassage ! Aude ne devrait pas tarder, c'est bientôt prêt. »

Nous l'aidons à mettre la table, tandis que la radio de la pièce d'à côté nous explique les embrouilles politiques du moment.

« À la veille des élections, le scandale des primaires truquées le discrédite. Son principal opposant en a profité pour marteler que sa priorité principale serait de rétablir la justice et la vérité dans les affaires publiques, alors que la lumière sur les marchés africains de son mandat en cours ne s'est toujours pas faite, et que les juges commencent à parler de pressions. »

« Car je vous rappelle que mon mot d'ordre est l'ordre fort. Nous ne nous laisserons pas faire par ceux qui croient pouvoir impunément violer les valeurs de la République. Les évolutions que nous voulons instaurer ouvriront la voie à un changement qui rompra avec l'immobilisme statique. Sachez que je considère les élections à venir comme un grand tournant dans l'histoire de notre pays. Les français vont choisir qu'ils veulent pouvoir vivre enfin avec le droit le plus élémentaires et le plus inaliénable : le droit à la sécurité. Et ils le veulent ! Car vous savez, madame la journaliste, moi, je considère qu'il est juste d'instaurer un ordre aux valeurs stables, une base immuable sur laquelle chacun pourra se reposer et construire son avenir. Alors, quand on me reproche d'être trop radical, madame, je voudrai vous dire que je préfère que les français aient l'ordre qu'il ont le droit de revendiquer, quelque soit le prix à payer pour l'obtenir. C'est cela qui est juste, et c'est la justice que les français veulent. »

Stéphane, sorti de sa cuisine, vient de couper la radio. « On l'entend déjà trop souvent » commente-t-il.

Aude arrive quelques instants après. Elle a le visage harassé par la fatigue et ce n'est probablement pas qu'à cause des trois étages à monter. Sa figure s'éclaire cependant dès qu'elle me voit.

« Julian ! Tu es enfin revenue ! Ça fait tellement longtemps... »

Je lui présente Pierre, et nous passons rapidement à table. Je raconte à nouveau mon histoire depuis la dernière fois que nous nous sommes vus, lui parle de Pierre, et lui raconte la menace qui pèse sur les aléateurs.

« Stéphane nous a aussi annoncé que tu ne travaillais plus à préfecture. Que fais-tu maintenant ?

— J'ai fais un peu d'intérim, répond-t-elle. Je suis passée dans une banque, de celles où tu es toute seule au guichet, entourée de machines automatiques, et quand quelqu'un se présente, tu lui indiques le bon automate, ou tu préviens ton supérieur quand la personne a une demande particulière. Je remplaçais une employée en congé maternité... qui s'est faite virer dès son retour, comme quoi elle avait fait une faute professionnelle quand elle manipulait un automate pour aider un mal-voyant.

« Je suis passée aussi quelques mois à l'ANPE. J'étais celle qui expliquait à tous les gens qui venaient qu'il fallait passer par internet pour leurs demandes, que s'ils voulaient un rendez-vous, il fallait aussi passer par internet, ou utiliser le numéro de téléphone affiché en grand sur un mur, que j'étais tout à fait incapable de les aider, j'étais intérimaire et n'avais aucune formation pour ce métier. Ça me faisait de la peine de devoir refouler ainsi tout ces gens qui avaient besoin de parler à quelqu'un susceptible de les aider... ce qui n'était pas mon cas.

« J'ai travaillé dans une grosse entreprise, mon supérieur était sympa, j'étais dans la compta', et j'avais des tâches intéressantes, mais avec mon contrat de six mois, l'entreprise a préféré reprendre une autre intérimaire que de m'offrir de rester.

« J'ai quitté l'intérim quand j'ai été embauchée par une PME. On ne comptait pas les heures de travail, mais les gens étaient sympathiques et motivés. Nous étions le sous-traitant d'une grosse chaîne de magasins, et nous nous chargions de la distribution au niveau local. Quand la chaîne de magasin a été rachetée par un fond d'investissement, il a fallu rationaliser les coûts. Et les sous-traitants en ont fait les frais. Il y a eu un plan emploi dans le groupement des sous-traitants. Ça s'est traduit par des licenciements. J'étais encore dans la période d'essai de deux ans. J'ai été licenciée.

« J'ai trouvé à présent un petit boulot dans un restaurant d'entreprise, qui fait self pour les employés, et restaurant dans une petite salle pour les patrons et les cadres supérieurs du coin. Avec une autre employée, nous faisons le service et le ménage, aidons en cuisine. C'est un trois-quart temps. Mon patron est détestable, du genre “vous avez le droit de mettre un pantalon, mais vous n'aurez de prime que si vous mettez une mini-jupe”. Faute de mieux, je reste. »

À ce moment là, une sonnerie de téléphone retentit. Stéphane se lève, décroche. Puis avec un sourire il se tourne vers moi, et me tend le téléphone.

Qui pourrait bien vouloir m'appeler ici ? Malgré mon air perplexe, il insiste. Je prends le combiné.

« ... exceptionnel. Alors je vais vous demander trois numéros, d'abord votre date de naissance, monologue une voix féminine. Seulement les deux derniers chiffres... »

Je réponds machinalement une date au hasard.

« Ensuite, je vais vous demander celle de votre conjoint...

— Je n'en ai pas.

— Alors, je sais pas, les deux premiers chiffres de votre plaque d'immatriculation...

— Entrez soixante-dix-neuf, je lui réponds, curieuse.

— Bien. Donnez-moi ensuite un chiffre entre un et dix.

— Deux.

— Alors je vais entrer ça dans l'ordinateur, voilà, attendez un instant, il détermine si vous avez une combinaison gagnante... voilà, ça s'affiche... Bravo ! Vous avez gagné une friteuse électrique et un bon d'achat de vingt euros dans notre magasin ! Vous allez pouvoir retirer vos lots à partir de lundi, en vous présentant à l'accueil. De plus...

— Écoutez, madame... je tente.

— De plus vous allez participer à un tirage au sort national, qui vous permettra de gagner de nombreux lots, dont un TPR. Ce tirage est automatique, et...

— Excusez-moi, mais qu'est-ce qu'un TPR ?

— Madame ! Un lit tête et pieds relevés, bien sûr ! s'exclame ma correspondante. La dernière innovation au niveau du confort et de la literie, un produit de luxe d'une valeur de...

— C'est très intéressant, mais je n'aime pas avoir avoir la tête et les pieds rele...

— Vous allez pouvoir l'offrir, je suis sûr que vous connaissez quelqu'un qui sera intéressé. Alors donc, pour les conditions de...

— Bon, je coupe, je n'aime pas les frittes, je n'aime pas les bons d'achat, ni les TPR. Au revoir, madame.

— C'est pourtant une occasion inestimable, et... »

Je redonne le téléphone à Stéphane, qui raccroche.

« C'est devenu une tradition chez nous, explique-t-il, quand on nous appelle pour nous faire de la pub, et que nous avons des invités, nous leur passons le téléphone. Ça nous évite de nous énerver, et ça fait souvent un accueil plus agréable à la personne qui est au bout du fil, et qui est payée au lance pierre pour se faire jeter toute la journée par ses correspondants. C'était pourquoi ?

— J'ai gagné une friteuse électrique, et un TPR. »

Devant le regard interrogateur des autres j'ajoute : « Vous ne pouvez pas comprendre, vous n'avez rien gagné. »

« Selon un sondage effectué la semaine dernière sur un échantillon représentatif de la population française, soixante pour cent des électeurs pensent que les opinions des candidats sont conforme aux attentes de la majorité de la population, alors que vingt pour cent désapprouvent la politique de communication mise en place depuis les derniers mois. En comparant ce sondage avec celui effectué par nos confrères il y a une semaine et demie, où quarante-cinq pour cent des sympathisants de l'opposition déclarait ne pas avoir confiance dans la politique de rupture proposée par les candidats présumés du second tour, on remarque une nette différence entre les sympathisants de ce parti, vu pourtant comme celui de l'avenir à soixante-quinze pour cent par les milieux intellectuels, et la masse de la population électorale, qui se dit à trente-cinq pour cent plus tentée vers les extrêmes que vers le centre tandis que l'on remarque une chute vertigineuse de deux points dans les sondages du candidat de centre-droite... »

Aude baisse le volume de la télévision, journal de vingt heures.

« On pourrait peut-être contacter Cécilia, propose-t-elle à Stéphane, elle pourrait peut-être aider Julian...

— Cécilia travaille dans la police, m'explique Stéphane. Elle n'est pas très à cheval sur les principes, elle m'a déjà aidée quelques fois. Je vais lui envoyer un mail.

— Ils annoncent un sujet sur les aléateurs » interrompt Pierre en désignant le téléviseur.

Aude remonte le son.

« Depuis quelques mois, le nombre de propositions faites à droite et à gauche par les divers candidats fusent de partout. Monsieur le ministre, vous êtes candidat à la prochaine élection, et vous nous avez demandé de vous consacrer un plateau exceptionnel pour une grande annonce. La parole est à vous, monsieur le ministre.

— Merci. Ces dernières années, depuis que je suis au service des français, je n'ai eu de cesse que de tout faire pour apporter dans ce pays un peu plus d'ordre et de justice. Beaucoup m'ont critiqué, mais ils n'ont jamais été capables de faire le quart de mon action. Les chiffres sont formels : jamais la sécurité n'a été aussi grande dans notre pays. Les arrestations policières ont augmentée de quatre-vingt pour cent ces deux dernières années, la population carcérale de vingt-deux pour cent, selon les statistiques de mon ministère. D'aucun ont critiqué mes méthodes, mais qu'ont-ils faits ? Cependant, je suis inquiet. Mes fonctions m'ont donné accès à des données jusque là tenues secrètes, et que je me dois de révéler aujourd'hui à la France. Une menace terrible pèse sur la sécurité, condition nécessaire à notre vie quotidienne.

« Madame, monsieur, il existe aujourd'hui, autour de vous, des gens qui sont susceptibles de vous tromper, de vous manipuler d'une façon telle que vous ne vous en rendrez pas compte. Ces gens-là sont couramment nommés les aléateurs. Ils se dissimulent à vos yeux, et sont presque indécelables. Ils sont capables d'influencer vos pensée, et n'ont aucune limite. Réfléchissez ! Alors que les menaces terroristes sont toujours plus présentes, alors que les racailles qui troublent la quiétude de votre vie quotidienne sont en train de s'organiser, il existe des gens qui peuvent vous tromper et vous manipuler, commettre les pires atrocités sans même que vous le remarquiez, se faire passer pour vous ou vos proches, et vous mettre ainsi dans de terribles situations.

« Évidemment, dès que j'ai pris la mesure de cette menace, j'ai demandé le vote d'un texte rendant ces pratiques illégales. Mais cela ne suffit pas. Je demande à tous les français de s'unir contre cette menace qui met en péril les droits fondamentaux et les libertés de notre République. Je sais que j'ai la confiance des français, je sais que, même si les temps sont difficiles, vous allez m'accorder les moyens de poursuivre mon action contre ce péril. Il est des moments où les clivages politiques, où les discussions accessoires doivent céder la place aux actions de premier ordre, pour permettre aux fondements de notre société de subsister malgré les menaces.

— Monsieur le Ministre, ne pensez-vous pas que vous exagérez un peu la menace ?

— Vous savez, madame, que j'attache beaucoup d'attention au droit inaliénable de chaque français à vivre dans la paix et la sécurité. Imaginez que votre boulanger, votre collègue de bureau ou votre voisin de palier soit en fait un aléateur ! Non, madame, je ne peux, en toute conscience, laisser ce terrible fléau se perpétrer. Il faut en finir avec une telle menace ! Malheureusement, les circonstances sont telles que je ne peux entreprendre une action d'une ampleur suffisante à la proximité des échéances que vous savez. Mais dès les élections passées, je reprendrai la lutte.

« Car rien n'est désespéré : nos meilleurs chercheurs ont mis au points des moyens scientifiques pour rendre inoffensifs les aléateurs, des études statistiques nous ont permis d'éditer un guide sur les moyens de reconnaître un aléateur à son comportement. Nous demandons à chaque français d'accepter les inconvénients nécessaires à un prompt rétablissement d'une situation normale. De nombreux barrages policiers et militaires vont être mis en place afin de filtrer toute personne susceptible d'être dangereuse pour la population. Pour vos vies, pour celles de vos enfants, je vous demande de m'accorder votre confiance, pour un ordre fort ! »

La télévision enchaîne sur un documentaire sur les aléateurs. Aude éteint la télévision.

C'est encore pire que ce que je pensais.

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jeudi 29 mars 2007

Illusions - Onzième partie

Nous sommes le lendemain matin. Lorsque j'ouvre les yeux, Pierre est déjà réveillé. Nous descendons. Dans la salle à manger, quelques personnes sont attablées autour d'un petit déjeuner. On nous invite à les rejoindre. On nous explique que certains se sont levés tôt, et ont déjà déjeuné, pour aller travailler, alors que d'autres vont encore profiter de leur nuit quelques heures.

Une femme nous redemande la destination que j'avais choisi la veille. Je lui répond.

« Je crois que Jacques habite dans le coin. Il n'est pas encore levé, mais ne devrai pas tarder : ce n'est pas la porte à côté, et il va vouloir arriver avant midi. Il acceptera probablement de vous emmener. »

Une petite heure plus tard, nous sommes dans le vieux break de Jacques. Serge et Claire, les hôtes du repaire, nous ont répété que nous serions les bienvenus, et Pierre et moi leur avons répété nos remerciements.

« ... et vous pensez que les repaires vont changer des choses ? est en train de demander Pierre au conducteur. Si vous vous réunissez, ce n'est pas parce que tout va bien, n'est-ce pas ? »

Pierre est assis à l'avant, et semble apprécier de pouvoir parler avec un membre du repaire en particulier.

« Je pense que les repaires ont déjà changé des choses. Après... je fais partie de ceux qui croient que nous allons avoir beaucoup d'importance dans le futur. Pour l'instant, nous regardons crever ceux qui pensent pouvoir continuer comme avant. Et après... il faudra bien qu'il y ait quelqu'un pour repartir. Ce sera pas forcément nous, mais je pense qu'il y a beaucoup de chance que ça le soit. C'est mon opinion. Il y a toujours des défaitistes, qui pensent que de toute façon, on n'est rien face au poids immense du système. Mais nous sommes le système, c'est ce que ces gens oublient. Et sans les hommes, il n'y a plus de société. Alors oui, je crois que nous tous, même ceux qui n'y croient pas, nous allons faire changer les choses. Uniquement par le fait que nous soyons là.

— Mais sans actions politiques ? Sans se présenter à des élections ? relance Pierre.

— Il y a déjà des partis politiques dont les membres sont des membres des repaires. Ces gens là sont ceux qui croient que l'on peut encore sauver le système actuel. Et il y a ceux qui pensent qu'il faut changer de système. Ceux-là vont quand même voter, certains vont à des débats, etc. Après tout, tout ce que l'on peut faire pour rendre la vie moins pire doit être fait, non ? Mais quand on sait ce qui se passe, et que l'on voit ce qui passe dans les médias, et les discours des gens qui vont être élus, on se demande vraiment dans quel monde on vit !

— Heureusement qu'il y a les repaires, alors ? continue Pierre.

— Les repaires permettent de se tenir au courant, de rencontrer des gens qui connaissaient des informations dont on n'entend pas souvent parler, tout ça... Les différents repaires communiquent par internet, on échange des informations et des idées. On a l'impression de vivre dans une société qui participe à sa propre existence. Ça fait plaisir. »

La route de campagne laisse place à une nationale. Il me semble que Jacques conduit un peu au dessus des limitations de vitesse, vu comme il ralentit au passage des radars automatiques. Nous traversons une forêt, les premières neiges de l'automne sont visibles aux pieds des arbres. Je regrette le train et sa liberté. Ont-ils aussi mis des barrages sur les routes ? Jusqu'où vont-ils aller pour traquer les aléateurs ? Pierre continue de poser des questions. Toujours cette envie de savoir et de comprendre.

« Je vais éviter l'autoroute. Je suis désolé, mais je n'ai pas le budget. »

Nous apercevons la ville en contrebas.

« Où voulez-vous que je vous laisse ? Je vais dans un patelin de l'autre côté, donc ne vous gênez pas, ça va pas me rallonger...

— En centre ville, où vous pourrez, ça ira très bien » je réponds.

Nous nous arrêtons non loin de la majestueuse église romane qui domine le vieux centre ville. Je sors mon sac du coffre, et nous remercions Jacques, qui griffonne sur un papier son adresse, son numéro de téléphone, et les coordonnées de Serge et Claire. Au cas où.

J'entraîne Pierre dans les vieilles rues pavées. Le centre ville avait été restauré à la fin du vingtième siècle, mais les rues en pavé se sont affaissées depuis, les panneaux touristiques sont couverts de graffitis, et les devantures des magasins tentent de faire bonne mine. Les décorations de Noël sont suspendues et encore allumées dans la matinée brumeuse. Certaines ampoules sont grillées, guirlande réutilisée d'année en année. Ici aussi, l'argent est parti.

« À gauche, Pierre ! Le passage. »

Nous empruntons un passage couvert qui mène dans une petite cour sur laquelle s'ouvrent des immeubles peu entretenus. Nous sommes loin du squat bien tenu de la côte d'azur. Ici, des cadavres de bicyclettes s'entassent dans un coin, certaines fenêtres sont condamnées par des planches.

« Les loyers ne sont pas cher par ici, j'explique. Il n'y a pas d'accès pour les véhicules. »

Je m'avance vers une porte métallique grisâtre. Je fouille derrière un pot de fleurs fanées, mais ne parvient pas à trouver la clef.

« On l'a changé de place l'année dernière, me lance une voix masculines derrière moi. Des voyous l'avaient trouvée. Ça doit faire longtemps que vous n'êtes pas venus. Vous venez voir qui ? »

Je me retourne. Un homme, la cinquantaine probablement, tire derrière lui deux cabas.

« Nous venons voir Stéphane Després et Aude Signant, je réponds. Sont-ils toujours là ?

— Oh oui... Vous savez, il y a du monde qui arrive, mais personne ne part : personne n'a de quoi se payer autre chose, autre part. »

Il s'approche de la façade, et récupère avec deux doigts la clef cachée entre deux briques. Il ouvre la porte, et nous invite à rentrer. Nous le remercions. Pierre m'aide à monter mon sac jusqu'au troisième étage, sous les combles, où vivent mes amis. Nous frappons.

« Attendez cinq minutes... J'arrive, répond une voix. C'est qui ? »

J'attends qu'il ouvre.

« Julian ! Ça faisait longtemps ! Content de te voir ! »

Stéphane n'a pas changé. Une barbe broussailleuse, vêtu du premier jean et du premier tee-shirt trouvé, une tête de « je viens juste de me lever ». Il nous fait entrer rapidement, et, les présentations terminées, débarrasse prestement quelques chaises du bazar qui y est entreposé.

« Alors Stéphane, comment ça va ? Toujours au chômage ?

— J'ai fait des petits boulots depuis la dernière fois qu'on s'est vu, c'était il y a combien... plus de deux ans, non ? J'ai un peu bossé, et puis ils n'ont plus eu besoin de moi. Comme partout. Ils n'ont besoin de personne, tu te demandes comment ils font ! Faut positiver, ça me fait un peu de temps pour bricoler deux trois trucs sur internet... » Il fait un signe en direction de l'ordinateur portable posé dans un coin. « ... mais en même temps, il n'y a pas beaucoup d'argent pour manger.

— Et Aude ? A-t-elle toujours son travail à la préfecture ?

— Même pas. Ils l'ont bien eu. Il lui ont proposé un choix : soit elle partait à l'autre bout de la France – à l'époque j'avais du travail, donc on ne voulait pas vraiment bouger – soit elle continuait à faire son boulot dans la boîte à qui la préfecture avait décidé de sous-traiter les tâches administratives. Elle a accepté. Elle s'est faite virer au bout de neuf mois. Pas assez compétitive. Ça veut dire qu'elle ne faisait pas assez d'heures « de volontariat », et qu'elle ne faisait pas assez de boulot dans ses heures de travail... alors que tu connais Aude : ça devait être celle qui bossait le plus de toute la boîte. C'est peut-être pour ça qu'ils l'ont virée : ils n'avaient pas envie qu'elle demande une augmentation. Depuis elle a retrouvé du travail, mais elle bosse plus qu'avant, et est moins payée qu'avant, avec du travail plus difficile qu'avant. Mais elle vous en parlera mieux que moi quand elle rentrera. Vous verrez, c'est pas triste. Et toi, Julian, ça marche toujours ? »

Je lui raconte mes déboires, les mesures contre les aléateurs, et au fil de la discussion ma rencontre avec Pierre. Il hoche la tête, peu étonné.

Ensuite, Stéphane débarrasse une petite pièce où nous posons nos affaires. Pierre et moi décidons d'aller faire un tour dans la ville. Stéphane nous informe que le repas de midi est vers treize heures trente ou quatorze heures, quand Aude rentrera.

Les rues sont calmes. Les gens commencent à rentrer chez eux pour manger. La brume ne s'est guère levée, et dessine des halos autour des réverbères et des décorations lumineuses. J'achète en passant un journal, et paye par illusion, vieille habitude. Les titres sont normaux, on annonce des morts dans les guerres à l'autre bout du monde, page six, et tous les informations sur le meurtre d'un nourrisson par sa mère, détails macabres, minutes du procès et analyses psychologiques pages deux, trois, quatre et cinq. Mis à part ça, la bourse de New York a terminé hier à la hausse, contrairement à celle de Paris, la faute au modèle français. Sans oublier que les bénéfices moyens des entreprises de plus de deux cent salariés ont augmentés de 2,6 points par rapport à l'année dernière, ce qui, grâce aux avancées de l'actionnariat salarié, devrait faire augmenter le pouvoir d'achat. Tout va bien.

J'entraîne Pierre vers le quartier où se trouvent les quelques cabarets, cinémas et bars branchés de la ville. Depuis quelques années, tout comme la ville, ils tournent au ralenti, c'est pourquoi je n'étais pas revenue ici depuis longtemps. Nous prenons des programmes, regardons les affiches. Aucun spectacle qui pourrait être réalisé par un aléateur. S'il y en avait, ils seraient mis davantage en valeur. Sur le retour vers le centre ville, nous passons à côté du syndicat d'initiative. Voyant qu'il est ouvert, j'arrête Pierre, j'entre, et je demande directement les lieux dans lesquels je pourrai assister à un spectacle d'aléateur.

L'hôtesse ne connaît pas la réponse, et consulte les prospectus autour d'elle. N'ayant pas trouvé de renseignements, elle bredouille qu'elle débute, et demande à une collègue de venir nous renseigner.

« Les spectacles d'aléateur sont interdits, messieurs-dames, nous répond celle-ci. Vous n'en trouverez ni dans notre ville, ni ailleurs. Cependant, nous pouvons vous proposer...

— Interdits ! je m'exclame. Nous sommes justement venus pour cela. J'ai lu très dernièrement que votre ville est réputée pour cela. Nous venons de faire le voyage, et vous nous dites que c'est interdit ?

— Je... je suis désolée, répond la préposée, mais j'ignore ce que vous avez pu lire. Les spectacles d'aléateurs n'ont jamais été une activité primordiale ici, contrairement à...

— Et ça, c'est peut-être moi qui l'ai écrit ! » je m'exclame en sortant de ma poche une illusion d'article de journal découpé, daté et avec la photo noir et blanc d'un cabaret de la ville où j'avais travaillé quelques années auparavant.

Elle se saisit de l'article, le parcourt rapidement, semble ne pas comprendre.

« Écoutez, nous avons eu une note interne il y a deux semaines pour nous informer que les spectacles d'aléateurs étant devenus illégaux, ceux-ci ne seraient plus présents dans la programmation culturelle de la ville. Il n'y en avait à ma connaissance qu'un ou deux, et ils ont été supprimés. Je ne peux pas vous en dire plus. Dans tous les cas, ces spectacles sont interdits. »

Je récupère brusquement mon article, et part en lançant un adieu sec, histoire de jouer jusqu'au bout mon personnage de touriste exigeante et excédée.

« L'information est donc arrivée jusqu'à ce coin perdu, je conclus. C'est vraiment désespérant.

— Tu aurais dû demander ce que le maire comptait faire pour défendre cette richesse locale » ajoute ironiquement Pierre.

© 2006, Florian Birée. Tous droits réservés.

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lundi 26 mars 2007

Illusions - Dixième partie

« Je vais vous expliquez un peu où est-ce que vous êtes tombés, commence l'homme qui s'était levé. Je me nomme Serge, et Claire et moi sommes propriétaires de cette maison. Nous organisons depuis quelques années déjà un repaire. Je suppose que vous n'avez jamais entendu parler des repaires ? »

Nous acquiesçons.

« Les repaires ont commencés à faire leur apparition il y a déjà quelques dizaines d'années. Il s'agit tout simplement de gens qui se fatiguaient de vivre dans une société où l'on passe son temps à apprendre à se méfier des autres, une société où l'on ne vit que pour soi-même, et contre les autres. Ils ont commencé à se réunir régulièrement, pour être ensemble, échanger des idées, vivre avec les autres, et diverses raisons. Ils ont nommés leurs points de rendez-vous des repaires. Ces repaires sont facile à reconnaître : ils sont signalés par une flamme, grand feu comme chez nous, lanterne devant la porte d'une maison citadine, ou une quelconque autre flamme. Petit à petit, des repaires ont éclos un peu partout. Ici, nous nous réunissons plus ou moins toutes les semaines, suivant les disponibilités de chacun.

« Nous ne sommes pas un groupe politique, même si certains ici ont à cœur de défendre leurs idées. Toutes sortes de gens viennent dans les repaires, de ceux qui essayent de vivre en dehors de notre société à ceux qui veulent juste trouver un peu de chaleur humaine, de ceux qui veulent changer le monde à ceux qui se contentent de l'actuel. Toute personne est bienvenue dans les repaires, tant qu'elle respecte le fait que le seul objectif des repaires est leur existence même. »

Son exposé fini, nous avions terminé nos assiettes. Nos voisins de tables nous passent le fromage.

« Maintenant, à moins que cela vous dérange, pourriez-vous vous présenter, et nous raconter la façon dont vous êtes arrivés dans ce repaire ? C'est une sorte de tradition de notre repaire, pour mieux connaître les nouveaux arrivant. »

Pierre repousse son assiette, m'adresse un regard rapide, et commence à nous présenter. Il leur dit que je suis une aléatrice, qu'il m'a rencontré lors d'un spectacle, et qu'en ce moment nous voyageons ensemble. Il leur raconte notre arrivée sur la côte d'azur, la résistance contre les policiers dans le squat, les raisons de notre départ précipité, et enfin notre fuite du train lors du contrôle.

Pendant ce temps, Claire aidée d'un jeune homme a commencé à servir les desserts.

« Ainsi ils se sont décidés à passer cette loi contre les aléateurs ! s'exclame une femme assise plus loin. Cela fait quelques mois qu'ils en ont le projet.

— Je n'en avais jamais entendu parler, je remarque, prenant pour la première fois de la soirée la parole.

— Ils ont tout fait pour la garder secrète. Mais j'ai des contacts à Paris. La stratégie gouvernementale semble être la suivante : après la dernière campagne électorale contre les étrangers, celle-ci vise les aléateurs. En utilisant la peur d'être manipulé, certains pensent pouvoir gagner les élections. Et cette loi permet de mettre un cadre juridique aux affaires qu'ils feront éclater dans les mois qui précéderont le scrutin.

— Mais ils vont se mettre à dos tous les aléateurs ! je m'exclame.

— C'est un risque calculé, explique un homme. Faire un programme expliquant à une majorité combien une minorité est dangereuse, et que voter pour ce programme est la meilleur façon de mettre cette minorité hors d'état de nuire semble à certains plus efficace que de tenter de faire un programme qui satisfasse tout le monde... et qui oblige l'électeur à faire un compromis avec ses opinions. Les rapports d'experts semblent indiquer qu'il est plus gagnant de mettre à dos les minorités. C'est diviser pour mieux régner.

— Ce qui est d'autant plus stupide, continua une femme assez âgée, que pour séparer les gens en deux groupes, on se base sur une caractéristique arbitraire – avant la nationalité, maintenant, le fait d'être aléateur – et on prête à ces gens des défauts – le fait d'être manipulateur, par exemple – qui n'ont pas grand rapport : il existe des aléateurs manipulateurs comme des aléateurs honnêtes, et des non-aléateurs manipulateurs. C'est la malhonnêteté qu'il faudrait combattre, pas le fait d'être aléateur ! Nous sommes tous différents, le fait d'avoir une caractéristique commune ne nous rend pas identique ! Les discours de certains de nos candidats sont des tissus de mensonges masqués derrière des argumentations fallacieuses.

— Et vous dites que les repaires ne sont pas politiques ? lança Pierre avec le sourire.

— Les paroles de chacun n'engage que lui, rappelle Serge gentiment mais fermement.

— Mais maintenant, qu'allez-vous devenir ? » me demande Claire.

Le silence se fait. Je mets du temps à répondre.

« Je ne sais vraiment pas. Je suppose que je ne peux plus travailler comme avant. Je ne pourrai probablement plus prendre le train non plus. Je devrai me méfier de tous les contrôles. Je suis une hors-la-loi, maintenant... Je pense que je vais aller retrouver des amis qui pourront m'héberger, et après... je ne sais pas trop. Quelles sont les villes les plus proches ? »

On me répond. Je réfléchis alors que les conversations reprennent. Je connais un couple d'amis dans l'une des villes citées. Je peux aller les voir. Mais ce n'est vraiment pas une ville où je peux trouver du travail en hiver... De toute façon, à quoi bon ? Je ne pourrai trouver de travail nulle part.

« Je suis désolée, mais avec tout le monde qu'il y a, il ne nous reste plus qu'une petite pièce. Nous allons y mettre des matelas, j'espère que ça vous ira, s'inquiète Claire.

— Il n'y a pas de problème, répond Pierre. Nous avons connu pire !

— Deux petits matelas, ou un grand ? ajoute Claire en sortant.

— Un seul » je réponds.

Pierre accepte en souriant.

Pierre est allongé sur le dos, et contemple le plafond. Je me glisse au chaud, sous les couvertures.

« Comment devient-on aléatrice ? me demande-t-il soudainement.

— Tu le sais bien, on ne devient pas aléatrice, on naît...

— Aléatrice de métier, artiste, précise-t-il.

— Ça n'a pas été facile... »

Comment lui raconter ça ? Je ne me suis jamais posé la question moi-même, et je vois mal quoi lui dire. Alors je décide de lui parler de ma vie : « Mes parents n'étaient pas des aléateurs. Ils n'en connaissaient pas, n'avaient probablement jamais entendu ce terme. Petite, il m'arrivait souvent de m'amuser à créer des formes, le soir, quand j'étais dans le noir, avant de m'endormir. Tu sais, pour moi ces formes ne me paraissent pas réelles. Mais il arrivait que mes parents les voient. Souvent ils avaient peur. Rapidement, je cessai instinctivement de faire des illusions en leur présence, et plus tard en la présence des autres. C'était pour moi un secret innocent : je m'amusais à créer des choses quand j'étais seule, des formes réalistes, ou fantaisistes. Devant mes parents, je m'amusais avec des jouets en plastique. Seule, je créais des illusions de ces jouets, et les animais de façon bien plus réaliste que n'importe qui peut le faire avec ses mains.

« À l'école, au début, j'évitais de faire des illusions. Puis je me suis rendu compte que tant que je m'assurais que mes créations étaient réalistes, personne ne s'en rendait compte – ce qui me confirma que j'étais différente, puisque je ne me serais jamais laissée prendre au jeu d'un autre aléateur. Quand je n'avais pas fait mes devoirs, je faisais apparaître une feuille sur laquelle étaient griffonnées des réponses lues discrètement sur mes voisins de table. Bien sûr, je me suis faite avoir, quand le prof ramassait les copies, et qu'il se rendait compte que la mienne n'était pas dans le tas – elle avait disparue. Mais au fur et à mesure, je commençais à devenir experte dans l'art de faire des illusions de détail.

« Adolescente, au collège, j'avais des copines. Je n'étais pas la plus belle, je les observais mettre en valeur leur poitrine naissante pour s'attirer les regards des garçons, je n'avais pas la réplique facile des gens qui ont de l'humour. Si j'avais des copines, c'était un peu par hasard. Et à cet âge, on redoute par dessus tout la solitude. Je voulais leur montrer moi aussi que j'étais capable de faire quelque chose. Je leur ai avoué mon secret.

« Au début, j'ai cru que ça avait marché. Elles m'invitaient, on sortait en ville, des fois le soir, je faisais des illusions pour que nous ne nous fassions pas prendre. Pendant quelques mois je crus avoir trouvé le bonheur. Elles sortaient avec des garçons. Elles allaient faire du shopping, papotaient entre elles. Je les suivais, faisais une illusion quand elles me le demandaient.

« Je me suis rendu compte qu'elles se servaient de moi, qu'elles ne m'acceptaient uniquement qu'à cause du fait que j'étais aléatrice, lorsqu'elles ont commencé à me demander d'aller en cours, et de faire des illusions d'elles-même, pendant qu'elles allaient faire autre chose. J'ai refusé. Non seulement elles n'ont plus voulu de moi, mais en plus elles ont commencé à vouloir me faire chanter. Pendant quelques jours, j'ai fait croire à mes parents que j'étais malade. Je ne voulais plus retourner au collège. L'une d'elle est même venue me voir – mes parents la remercièrent de sa solicitude – pour me rappeler que je n'avais pas le choix, que j'étais à leur merci, et que j'avais intérêt à leur obéir.

« Ça m'a vraiment forcé à réfléchir pour la première fois à ce que j'étais, et à ce que je devais faire. Leur chantage me révoltait. J'ai alors pris une décision que je tiens toujours : jamais je n'obéirai à des gens sans en avoir envie. Personne ne peut réellement me forcer à faire quoi que ce soit. Au pire, je peux toujours faire des illusions. Le lendemain, je n'étais plus malade.

« Je suis entrée dans le collège la tête haute, et quand elles se sont approchées de moi, je les ai emmurée. J'ai fait des murs autour d'elles, des murs que seules elles pouvaient voir, sentir. Et je ne les ai jamais laissé s'approcher de moi. Et je me suis vengée. Je faisais voltiger autour de leur tête des bestioles aussi horribles qu'imaginaires, elles poussaient des cris en plein cours, personne ne comprenait pourquoi. On les a vite considérées comme folles. Quand elles ont voulu me dénoncer, dire que c'était moi qui était à l'origine de ce qu'elles voyaient – et que personne d'autre ne voyait – personne ne les a cru. J'étais une fille sage, tranquille, discrète, sans histoire. Tout le monde m'ignorait.

« J'ai longtemps négocié avec mes parents pour aller dans un lycée où je ne connaissais personne, en internat. Je voulais oublier cette histoire. Je m'en veux toujours de ce que je leur ai fait, parce que je l'ai fait avec méchanceté. C'était plus que pour me protéger. C'était une vengeance. Au lycée, je fuyais la compagnie. Je ne voulais pas que quelqu'un découvre un jour ce que j'étais, et je pensais que le meilleur moyen pour que personne ne connaisse mon secret était que personne ne me connaisse. C'était stupide, mais ça a marché. Mais le lycée m'ennuyait. On apprenait plein de chose, on les oubliait aussi vite. On nous parlait d'étude, de travail. On nous expliquait les filières, l'orientation. On nous jugeait, nous évaluait. Mais j'avais l'impression de ne pas être au bon endroit. Je n'étais pas comme tout le monde, et tout ces bavardages me paraissaient faits pour les autres. J'avais le sentiment que si j'étais ici, avec les autres, c'était en attendant que je trouve ma voie. Qu'un jour, quand je serais grande, j'arrêterai de faire comme les autres.

« Tout à changé lorsque certains élèves de la classe ont parlé d'un nouveau spectacle, sensationnel, qui avait lieu dans une petite salle dans un coin mal famé de la ville. Intriguée par les description, j'y suis allée le soir même, usant de mes talents pour quitter l'internat. L'artiste attendait son public dans un costume à paillettes, faisait lui-même la caisse. La salle fut rapidement remplie. Il commença à baratiner un peu, puis plongea tout le monde dans le noir et le silence. Tout le monde, sauf moi, qui voyait ce qui se passait, mais aussi que c'était faux. Cet homme était comme moi ! Contrairement à mes spectacles, il mettait en scène des personnages, une sorte de théâtre. Avec le recul, je dirais qu'il n'était pas extrêmement doué, les voix des personnages ressemblaient toutes à la siennes, les détails n'étaient pas stables : quand il en oubliait un, il devait le recréer, et cela se voyait.

« Mais à l'époque j'étais émerveillée. Il s'est rapidement rendu compte que j'étais une aléatrice. Ça se voit tout de suite quand quelqu'un n'est pas complètement immergé dans le spectacle. Il m'a fait signe, et m'a entraînée dans les coulisses, en me demandant d'attendre la fin du spectacle. Une fois le dernier spectateur sorti, je l'ai aidé à ranger la salle pendant qu'il me demandait si je savais que j'étais une aléatrice. Je savais que j'étais comme lui, mais c'est ce soir là que j'ai appris que les aléateurs sont plus nombreux qu'il n'y paraît, et qu'ils sont recherchés pour faire des spectacles. Il m'a dit qu'il faudrait beaucoup de travail et de répétition, mais que si je voulais, je pourrais y arriver. Quand je lui ai montré que j'étais capable de refaire son spectacle avec plus de précision, de détail et de réalisme qu'il ne l'avait fait lui-même, il m'a dit qu'il fallait que je fasse carrière... mais dans une autre région.

« Je ne suis jamais retournée au lycée. C'était quelques mois avant le bac. Je suis retournée chez mes parents, pour leur annoncer que je voulais me lancer dans le métier d'aléatrice. Quand ils m'ont répondu que le lycée les avait appelé et qu'ils voulaient que j'y retourne immédiatement, je suis sortie, ait pris le train, et suis allée frapper à la porte d'un cabaret. J'ai fait une démonstration improvisée, et ait été engagée immédiatement.

« Bien sûr, les débuts ne sont pas facile : il faut se faire respecter. Mais je n'hésitais pas à me servir de mon don, et au final je n'avais pas trop d'ennuis. Faire des représentations le soir me laissait beaucoup de temps dans la journée, j'en profitais pour sortir, faire plein de choses. C'est là que je me suis fait mes premiers vrais amis : je n'ai jamais caché que j'étais aléatrice, mais j'ai toujours fait attention à ne pas me laisser manipuler.

« Et depuis, j'ai vécu ainsi. Jusqu'à que je te rencontre...

— Et tu as revu tes parents, depuis tout ce temps ? me demande Pierre.

— Une petite année après être partie, je suis repassée dans leur ville. Je suis allée à la maison. Mon père m'a ouvert. Je lui ai dit bonjour, il m'a dit : “N'entre pas ! Ta mère a eu du mal à t'oublier, c'est trop tard, maintenant.” Il a claqué la porte. Je suis repartie. »

Pierre n'ajoute rien, mais éteint la lumière.

© 2006, Florian Birée. Tous droits réservés.

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